Préambule important  : J’ai longtemps utilisé le participe ou qualificatif « missionné » dans le sens de « rencontré par un missionnaire ». J’ai cru pouvoir indéfiniment utiliser missionner dans ce sens contraire à l’usage français, comme j’utilise les mots pénitence, pénitent. Mais les mots pénitence et pénitent figurent dans Le Signe, je ne peux pas les éviter. Ce n’est pas le cas du verbe missionner, au sens français duquel je dois revenir.
Dans ce blog, lu par beaucoup de simples curieux ou d’étrangers s’aidant de dictionnaires, j’ai dû reprendre depuis plusieurs années le verbe missionner dans le sens traditionnel français d’envoyer en mission. Le titre de cette entrée « Vers qui suis-je missionné  ? » veut dire  : « Vers qui suis-je envoyé en mission  ? »

Vers qui le Père m’a-t-Il missionné  ? Non vers ceux et celles, la foule, que je souhaiterais convertir, mais vers les épis mûris ou mûrs, bons à moissonner (Signe 5/2, 6/4), ceux qui portent en eux, presque toujours en l’ignorant, les prémices de la pénitence et de l’amour qui sauveront le monde du péché des péchés (38/2). Certes, d’autres personnes peuvent éventuellement se trouver converties par ma mission, mais c’est fortuité, ce n’est pas vers eux que le Père me missionne. Eux, c’est le rare mais inextinguible miracle de l’éternel enfantement de la Vie (24/5).

Epis murs(Photo : Donau, pixabay)

Épis murs
Photo  : donauwood, (Pixabay)

Au début, je me croyais missionné vers l’humain universel, parce que Le Signe s’adresse en principe à toute l’humanité. Par la suite, je compris, par une lecture plus approfondie de la Parole d’Arès, qu’elle parlait avant tout à des humains capables de la comprendre vite, doués de métaphysique, aptes à se représenter le Vrai au-delà des poncifs religieux ou des stéréotypes intellectuels, dans l’infini vertigineux qu’on décèle dans Le Signe.
J’ai eu maints indices de l’existence de l’Indicible, de cette Puissance (Signe 12/4) ou Vie (24/3-5) qui parle toujours indirectement par des Messagers ou des Théophanies sans se montrer Elle-même, sinon à travers l’immense cosmos et toute manifestation de vie.
Je me suis parfois hasardé à parler incontinent de profondeurs éternelles ou de liberté absolue (Signe 10/10) à des personnes totalement impréparées, mais j’ai toujours constaté que je dépassais très vite le seuil d’accessibilité spirituelle des captifs du système, que sont aujourd’hui un très grand nombre d’humains. Je les troublais plus que je ne les éclairais. Je finis par comprendre qu’il était prudent de ne pas trop tôt évoquer la liberté sub specie æternitatis, sous le signe de l’éternité, principe herméneutique majeur qui amène à une lecture intemporelle ni diachronique ni moins encore sociale ou politique de la Bible  : « Il n’y a ni avant ni après dans la Parole ».
Sur la Terre pécheresse la liberté depuis Adam (Signe 2/1-5), depuis que le bruit entra dans sa tête (vii/7), n’est jamais donnée  ; elle se conquiert par la pénitence et par l’amour. Sur terre il n’y a plus que des résistances à vaincre, des obstacles à franchir  ; tous les rêves sont abstraits et ceux capables de les rendre concrets ne sont pas légion. C’est le petit reste (Signe 24/1). De plus, il est impossible au missionnaire le plus zélé de tout donner. Son langage est inévitablement elliptique. Si j’avertis l’interlocuteur de rencontre que l’arbre du mal est branlant et menace de tomber sur le monde, pas de grand discours  ; je crie  : « Attention au désastre du péché des péchés (38/2)  ! », mais combien me comprennent  ?
« Un ouvrage de l’esprit est inévitablement allusif, » disait Sartre, mais le plus que nous pouvons dire aux inconnus dans la rue est toujours pire qu’allusif, il est fatalement très abrégé, rudimentaire. Qui, sauf miracle qui parfois se produit, peut décider de changer sa vie (Signe 30/11) sur la parole d’un missionnaire de rue  ? Il est aussi presque toujours inutile d’inviter à lire Le Signe, car cette lecture entreprise par des esprits désimpliqués est presque immédiatement abandonnée  ; elle leur donne, de surcroît, une néfaste impression de vide, de bizarre ou d’inutile.
L’humain moyen ne se lance pas témérairement, sauf lucidité exceptionnelle, dans la barrière de Feu (Signe xLi/7) qui le sépare de l’Univers (12/4) éternel auquel la Parole l’appelle. Sauf l’anormalité, encore rare, de l’épi mûr très peu d’hommes aujourd’hui considèrent qu’étudier ce que nous avons à leur dire vaudra le temps et l’effort qu’ils pourront y consacrer. Non que les hommes d’aujourd’hui n’attendent pas un message. Ils l’attendent, mais ce n’est pas le nôtre qu’ils attendent, c’en est un autre que la religion, la politique ou la science n’enverra jamais. Notre problème est de faire comprendre cette discordance qui a poussé le monde dans une impasse et l’a empêché de trouver les chemins des Merveilles (33/8).
Qui est cet épi mûr vers lequel je suis missionné  ? Rien ne l’indique dans Le Signe. Je peux seulement, à la limite, après quelques minutes d’échange sur le trottoir, flairer la légère chaleur du lumignon (Signe 32/5) dont l’humain rencontré est peut-être l’abat-jour. Mais mon flair, faussé par mon amour du prochain et ma permanente espérance, ne saurait rien garantir. Le lumignon peut être un athée sympathique mais inguérissable, ou un dévot qui croit avec une religieuse et incurable ferveur que son rapport à Dieu est un rapport de personne à Personne, ou un adepte définitif des « sagesses orientales » ou des « sciences occultes », ou un naïf abritant la vague foi du charbonnier, bref, ce peut être n’importe qui parmi les innombrables humains accrochés à quelque principe ressemblant vaguement à mon propre idéal. Cet humain de rencontre m’aidera-t-il à changer l’Histoire  ? Je repense alors à la théorie du milieu d’Hippolyte Taine  ; j’y reviens. Le principe auquel semble adhérer l’épi mûr, ce qui permet assez souvent de le détecter, est n’importe quoi de détectable non par l’intellect, mais par l’amour de l’apôtre, parceque l’amour est l’entonnoir par où passe toujours une invisible brise de spiritualité profonde dont certains humains sont émetteurs.
On enseigne qu’Hyppolite Taine, inventeur de la théorie du milieu, voulait construire une Histoire scientifique. J’en doute. Je crois qu’en fait il cherchait un homme historique repérable. Je cherche de même à repérer un futur Pèlerin d’Arès du petit reste, un bâtisseur du monde changé, l’amorce d’une autre Histoire. L’Histoire passée ou future ne se fabrique pas selon des sources prouvées, car rien n’est jamais complètement prouvé, mais le futur Pèlerin d’Arès du petit reste se fabriquera sans racines observables, parce qu’il n’est pas au moment de la rencontre ce qu’il sera comme pénitent et moissonneur. D’une part, je ne m’aventure pas dans une évaluation trop précoce des raisons d’être de l’humain rencontré. D’autre part, je crois au miracle, à la recréation qui peut-être son auto-recréation, qui fera de lui un modeleur d’avenir. Ainsi conçu, le moment de la rencontre est en prise aussi bien sur l’avenir que sur le passé  : l’épi mûr est et sera. Mon flair, affiné par la foi et la prière, le pressent, n’élimine aucune incertitude comme aucune certitude.
Il est inévitable que les sentiments, quelque simples qu’ils soient, soient d’abord présumés chez l’humain rencontré. Tout est possible comme impossible  ; cela m’amène à la nécessité non seulement de le découvrir, mais aussi de le fabriquer. Les choses mentales ou spirituelles ont toujours leurs dépendances et conditions. L’homme ou la femme que je rencontre nous aidera-t-il à changer l’Histoire  ? Les grands ordres de causes qui régissent les faits de l’Histoire, passée ou future, se rangent sous trois catégories  : la race, le milieu, le moment. Même chose pour la détection de l’épi mûr. La race n’a rien à voir avec la couleur de la peau  ; c’est simplement la race dont parle Le Livre (Signe xii/5). C’est elle que l’apôtre subodore d’abord avant de subodorer le milieu, dans lequel ne doit pas régner une intolérance farouche  ; important est le milieu dans lequel évolue l’être rencontré. Quant au moment, il renvoie à la mécanique de la vie humaine — le piston est-il en haut  ? en bas  ? au milieu  ? — et à la dialectique habituelle du sujet que l’échange verbal permet de localiser.
En fait, la rencontre laisse seulement entrevoir ou plutôt espérer le bouquet de possibilités du rencontré. Rien, bien sûr, ne permet de dire qu’il n’y aura pas erreur, parce que tout ce que l’homme crée d’important dans son Histoire n’est jamais que pressenti au départ. Taine — pourquoi pensé-je aussi assidûment à ce bonhomme  ? — parlait, si ma mémoire ne fait pas défaut, de « lois de la végétation humaine. » Quel humain n’est pas parcouru de métaphores qui font écho à une toujours changeante et complexe végétation humaine  ? « Elles changent tout le temps les conditions qui opèrent sur les plantes humaines pour en développer certaines espèces et en étioler d’autres, » écrivit Taine en substance, « tantôt c’est une serre froide, tantôt une serre tiède, tantôt une serre chaude. » Voir se développer un vrai Pèlerin d’Arès du petit reste ne dépend pas seulement du sujet  ; cela dépend du milieu et du temps (Signe 12/6). Au départ, je peux seulement évaluer si le rencontré est bien pourvu de la nécessaire subtilité spirituelle.
L’épi mûr n’est pas assis sur un décret de la providence. Il faudra le faire devenir un Pèlerin d’Arès du petit reste, si cela doit advenir. Le Père ne fait pas de chacun de nous qu’un moissonneur. Il fait aussi de chacun de nous un meunier, puis un boulanger. Tout humain rencontré pourrait bien un beau jour être un prophète, qui contribuera à changer le monde (Signe 28/7) à force de changer les rencontrés en prophètes. Le prophétisme est un mouvement général dont je ne suis que le précurseur.

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