La foule paraît homogène.Or, elle n'est que contradictions et renfermements. (Photo : Jeremy Bishop, Unsplash)

La foule paraît homogène.
Or, elle n’est que contradictions et renfermements.
Photo  : Jeremy Bishop (Unsplash)

Une rue fourmillante coule comme un fleuve, mais abordez les gens et le fleuve vole en éclabous­sures troubles, impénétrables, insolubles  !
Parlez à l’humain abordé  ! Sauf s’il est par avance radicalement réfractaire ou, à l’inverse, par avance radicalement perméable à vos propos, vous avez devant vous dans 95 % des cas une giclure humaine énigmatique. Êtes-vous écouté  ? L’écoutant n’est bien des fois qu’une créature imitative qui a appris à paraître intéressé. Êtes-vous repoussé  ? Vous ignorez si vous êtes repoussé par quelqu’un qui n’a pas le temps, quelqu’un à qui vous ne plaisez pas, ou quelqu’un que ses préoccupations et son soi tiennent à l’écart de tout.
Savez-vous pourquoi votre apostolat est si peu pénétrant  ?
Parce que ce monde est raidi, tendu par ses secrets.

Ce monde est secret et, croyez-moi, il est secret aussi pour le Créateur. Si les humains étaient pour Lui transparents et manœuvrables, Il ne leur enverrait pas des prophètes pour tenter de reconstituer Sa Famille depuis la défection d’Adam (Signe 1/1-5, vii/7-13). Parler ainsi sonne insolent, voire même offensant, aux oreilles d’adulateurs religieux, mais c’est pourtant ce que suggère la situation  :  Tout se passe sur Terre comme si le Père trop aimant (12/7) S’était à l’évidence conditionné à Sa propre Création en faisant de l’homme Son Enfant (13/5), Son Image et Ressemblance (Genèse 1/26-27), en partageant avec l’homme l’Attribut de Sa Liberté (10/10). Pourquoi Le Signe, après sa sévère apostrophe à l’ecclésiastique qu’elle morigène, sa tonnante entrée en matière très personnelle contre moi (1/1-12), commence-t-elle sa parénèse par le rappel attristé de la fatale rebellion d’Adam (Signe 2/1-5)  ? Parce qu’Adam est la racine rétive de l’immense Arbre de la Création, l’Enfant (13/5) créé mutin, qui  en pollue la sève jusqu’à l’infini.

Les Pèlerins d’Arès ont pour mission non de créer une nouvelle religion ou une nouvelle mystique, mais de répandre le Vrai (Signe xxxiv/1-4) et de moissonner des apôtres du Vrai. Le Vrai dit qu’il faut entrer en pénitence (Signe 8/6) en apprenant à aimer, pardonner, faire la paix, se libérer des préjugés, et rappelle à la masse qu’elle se voue à l’infortune si elle continue de refuser ou méconnaître le sublime Dessein (Signe 28/27) du Créateur en conservant avec un évident plaisir une part de sa prégénésiaque vie animale, pulsionnelle et certes excitante, mais aussi compliquée, douloureuse et mortelle.
Le secret commence tôt. Les enfants et les adolescents inécoutés, incompris ou brimés gardent leurs pensées secrètes. Ce fut mon cas. Mon père étant mort en mars 1942, dans ma treizième année, je vécus mon adolescence avec ma sœur aînée, Cécile, qui eut vite ses petits secrets qu’elle ne partagerait pas, et ma mère, Lucie. Quand il fut évident que j’étais en désaccord avec ma mère sur à peu près tout, je garderais au fond de moi mes pensées impartageables pendant toute mon adolescence. Mais ma nature n’était pas d’être secret. Plus tard, mon épouse Christiane et moi n’aurions pas de secret l’un pour l’autre et élèverions nos trois filles sans qu’elles craignissent jamais de nous dire leurs points de vue et sentiments, quels qu’ils soient. Cette volonté d’ouverture et de franchise sous notre toit nous fit mieux voir, par contraste, la dissimulation qui étouffait la vie presque partout dans le monde. Notamment, le secret qui obscurcit ou qui déguise les pensées des personnes que l’apôtre aborde dans la rue est un très gros problème, parce qu’il retarde la connaissance de l’autre et la quête des moyens d’en être écouté.

Seul l’humain qui renonce à ses secrets peut recréer le monde, s’ouvrir à l’avenir. Aujourd’hui, l’humain pour échapper à Big Brother et à ses chiens a fait de lui-même un pantin dont les secrets tirent les ficelles  ; il a fait du monde une absurdité féroce et étanche. L’apôtre, lui, doit essayer de libérer de ses pensées et vides secrets l’humain de rencontre, à plus forte raison le prosélyte. L’apôtre ne peut pas se décourager devant l’humain innombrable qui en est venu à placer des abat-jour sur sa conscience, à dissimuler ses pensées ou ses vides secrets. Cet humain-là, qui pourtant est parfois un épi mûr, ne peut devenir pénitent  ; il ne peut rien recevoir du monde, rien donner au monde  ; c’est un poteau indicateur planté dans le désert qu’il faut replanter au milieu du Champ (Signe 5/2-6, 13/7, 14/1, etc.). Notre mission doit avoir conscience de ce problème non insurmontable, mais pour l’heure ardu, sibyllin, abstrus, exigeant une recherche incessante de la bonne Lumière.
L’égotisme, la défiance, l’hyperprudence, l’appréhension, l’embarras, la circonspection, la citadelle des habitudes, l’indifférence, l’apathie et parfois même la courtoisie sont des secrets qui inhibent la liberté, qui momifient (Signe xLix/7) la conscience. La conscience sui generis cadenassée ne peut plus rien pour la conscience du monde (polone, xxxix/12-13) et c’est comme ça que se meurt le monde. Le secret  rigidifie l’homme plus que sa morgue. L’homme qui ne se partage pas n’existe plus. On ne peut pas rendre la vie à la Vie sans envoyer au diable tout ce qui fait de l’être un non-être, c’est-à-dire les secrets, quels qu’ils soient.  L’humain ne peut pas changer sa vie et trouver la joie et la fête (30/11) en gardant ses secrets, les secrets qui forment la citadelle que nous devons assiéger.
La mémoire des commencements parle des premiers Chrétiens avant que l’Église réglementariste n’apparaisse et ne les enchaîne. Entre autres particularités du premier Christianisme il y avait la lecture des prophètes, le partage de la pitance, la prière de joie et d’espérance remplaçant l’ombrageuse prière juive personnelle et quémandeuse, et la communion fraternelle comme la pratique de s’épancher, de s’ouvrir les uns aux autres (Actes des apôtres 19/18) pour se décharger des pensées secrètes qui empoisonnent la vie relationnelle. Se délivrer de ses pensées secrètes n’était pas vraiment nouveau dans le monde juif (Livres de Baruch, Daniel), mais chez les premiers Chrétiens cela devint une pratique qui aida la pénitence générale et leur permit de gagner la faveur du peuple (Actes des Apôtres 2/47).

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