Pas plus que nous sommes bouddhistes, adishankaristes, biblistes, coranistes, spinozistes, etc., nous ne sommes socrato-platonistes. Nous ne sommes que les frères d’humains qui étaient bien plus que des animaux faisant du bruit ou des comptes (Signe vii/10), qui ont cherché la Voie vers la Lumière.
Nous, nous avons reçu la Lumière à Arès, mais nous ne devons pas ignorer les frères qui, au cours de l’Histoire, ont cherché la Voie et l’ont approchée de telle sorte que leurs réflexions et leurs écrits aident notre pénitence et notre moisson à voir clair plus vite dans les couloirs compliqués et sombres du monde qui doit changer (Signe 28/7).
Nous appartenons à une classe de vie reliée à la Vie (Signe 24/3-5, 25/3, 38/5, xix/26), qu’on l’appelle Dieu, Père, Souffle, Allah, Brama, Grand Esprit, Bien, etc., et nous avons un guide : Le Signe, qui ne fonde ni religion, ni politique, ni philosophie, mais qui nous pousse à relier la poussière d’en bas à l’Être absolu d’En-Haut, dont nous sommes les Enfants (13/5). Cette ascension dont l’aventure hante toujours notre temps a été tentée par d’autres comme Socrate et Platon, inséparables parce que le premier n’est connu que grâce au second.
Socrate et Platon accompagnent notre aventure spirituelle, parce qu’ils ont déjà, il y a vingt-quatre siècles, réfléchi à certains problèmes que nous avons à résoudre. Ils sont sans âge, parce que les humains passés, présents et à venir ne font qu’Un.
Cette entrée est un peu longue, parce qu’il est nécessaire de bien cerner les pensées, pas tellement évidentes pour notre époque, de Socrate et de Platon.

Photo : Bregi, Marie-Lan Nguyen (Wikimedia)
Socrate (à gauche) et Platon (à droite) ont prêché un monde sans pouvoir autre qu’une bonne gestion, sans couronne, sans honneurs, sans mensonges, sans adulés ni adulateurs, un monde en lien avec l’Être supérieur dont nous descendons, monde proche de celui que nous espérons recréer. La période et la communauté humaine dans lesquelles vécurent Socrate et Platon est d’une richesse métaphysique, intellectuelle, littéraire, etc., telle qu’il est très difficile d’isoler ces deux penseurs de la luxuriance spirituelle de leur temps. J’ai choisi une façon parmi cent possibles de présenter les pensées respectives ou la pensée unique (on ne sait) de Socrate et Platon. Ce n’est peut-être pas la meilleure. Dans le texte qui suit il y a des répétitions, dont le seul but est de bien faire comprendre ce qu’entendaient Socrate et Platon par des mots qui, de nos jours, ont changé de sens.
La métaphysique, perception des causes profondes de l’Univers, qu’entrevoient les rares intelligences spirituelles (Signe 32/5), n’a aucun poids dans les pensées des puissants de la Terre. C’est sur ce problème, outre d’autres problèmes, que déjà se penchèrent Socrate et Platon en Grèce quatre siècles avant notre ère, cent ans après Bouddha en Inde, mille ans après Zoroastre (Sarsouchtratame Signe xviii/3) en Perse.
Socrate n’a rien laissé, mais Platon, qui avait été son disciple, a laissé une importante œuvre écrite sous forme de dialogues où il met en scène Socrate. Platon voit le monde sensible subordonné aux « essences » ou « idées », mots qui ont d’autres sens de nos jours, mais qui pour lui sont les seules formes intelligibles, les seuls modèles discernables, observables, des choses de la Terre. Au sommet de ces « essences » se trouve « l’idée » du bien, qui les dépasse en dignité et en puissance : Dieu.
La forme dialoguée des écrits platoniques montre combien primordial est l’échange entre humains pour ne pas rester aux opinions personnelles et accéder à l’universel. La pensée s’élève au-dessus de l’opinion (la doxa). Mais le dialogue lui-même n’est qu’un aspect formel de la dialectique, dont Socrate et Platon sont les inventeurs.
La première étape de la connaissance rationnelle semble mathématique, mais il s’agit en fait pour Platon de dépasser les vérités mathématiques. Pour Platon le monde sensible n’est qu’apparence par rapport aux « idées » elles-mêmes, objets de la pensée pure, modèles intelligibles de toutes choses, non perçues par les sens, mais beaucoup plus réelles et plus vraies que les objets concrets. Ainsi pour lui « l’idée » de lit, c’est le lit idéal, le vrai, tel que nous le concevons par la pensée, modèle ou paradigme que les lits en bois, en fer ou simples paillasses par terre ne font qu’imiter. En somme, ce que Platon appelle « idée » ou « essence » (de signification voisine) est n’importe quoi ou n’importe qui quand ce n’importe quoi ou n’importe qui est vu en pensée — De là le fameux amour platonique, par exemple ; de là, de même, notre seule manière possible de concevoir Dieu.
C’est la dialectique (concertation) comme itinéraire bien réglé et méthodique, qui, de concepts en concepts et de propositions en propositions, permet d’atteindre ces « essences » idéales ainsi que le « bien », terme ultime de la démarche rationnelle. Pour Platon le « bien » est le divin, qui pour lui n’est pas Dieu comme les religions le conçoivent, mais seulement un principe suprême, supérieur à la vie et à « l’essence », que le divin ne fait que dépasser en dignité et en puissance. Chez Platon le « bien » est une « idée » qui est la cause de tout ce qui est droit et « beau » ; « l’idée » du « bien » peut se communiquer à n’importe quoi de connaissable. L’itinéraire vers les « essences » ne peut se comprendre que par la dialectique de « l’amour », notamment dans « Le Banquet ».
Qu’est « l’amour » pour Platon ? C’est un manque, une pénurie, une pauvreté, qui nous montre notre incomplétude et notre vide ; c’est un élan vers ce que nous ne possédons pas, une aspiration à la « beauté » elle-même. Grâce à lui, nous pouvons, à partir des beautés corporelles et sensibles, progresser jusqu’à la beauté de « l’âme », et accessoirement jusqu’à celle du bon comportement social. Enfin, à l’étape suprême, c’est « l’idée » même du « beau », dans sa pureté et son indépendance, que pourra atteindre le philosophe. Il est difficile de définir cette « idée » de « beau » chez Platon. Cette « idée » forme une unité en elle-même, échappe à la corruption, se caractérise par la pureté absolue et la transcendance par rapport au sensible et autres « sornettes mortelles ». La « beauté », c’est la désincarnation ultime, l’éclat et la splendeur de ce qui transcende absolument l’empirique et le concret.
Ici, avouons-le, nous sommes quand même plus ou moins embrumés, mais ne le sommes-nous pas quand nous pensons à la Vie, à Dieu ? Nous devons à Platon de nous offrir un chemin, serait-il de pénombre, vers des notions devenues invisibles aux pécheurs. La dialectique des « idées » et la théorie de « l’amour » nous conduisent à penser à l’idéalisme platonicien (au sens fort du terme idéalisme) comme une doctrine attribuant aux « idées » ou « essences » une existence en soi, une indépendance de l’esprit. Mais on peut se demander pourquoi Platon se permet d’élaborer cette théorie idéaliste des « essences ».
Maïeutique et réminiscence sont deux éléments majeurs justifiant cette doctrine. La maïeutique désigne l’art d’accoucher les esprits, art par lequel Socrate amenait ses interlocuteurs à se découvrir eux-mêmes, à prendre conscience de leurs richesses intérieures. Ainsi, dans « Le Ménon », le petit esclave ignorant découvre-t-il lui-même comment construire un carré double d’un carré donné en se souvenant d’un calcul autrefois connu et pratiqué. Chacun de nous, s’il a l’humilité du chercheur, peut renaître à lui-même et ressaisir des vérités cachées, comme Dieu. C’est la doctrine de la réminiscence. Nous détenons au fond de nous des « idées » qui ne sont, en fait, que de lointains souvenirs. Apprendre, c’est se remémorer la vérité jadis aperçue. Tout l’exercice philosophique vise à maîtriser et à organiser ce contenu secret, caché, fruit d’une lointaine contemplation. De nos jours nous appelons ça l’atavisme.
Platon considérait les sophistes, maîtres de rhétorique et d’éloquence, comme des menteurs et des marchands de rêve. Les sophistes (dont le monde moderne est également rempli) avaient, en effet, sapé la croyance en l’absolu qui aurait permis à la morale de s’édifier : « La vérité n’est rien d’autre que la subjectivité, » disaient les sophistes. Leur doctrine relativiste menait à toutes les erreurs. Avec Platon, la morale vue comme base de la vérité redevient, bien au contraire, possible. Quand, après avoir contemplé les « idées », le philosophe redescend dans la « caverne », il est désormais en mesure d’édifier une morale et une politique. Par sa fameuse allégorie de la caverne Platon dépeint la condition humaine : Les hommes sont comme des prisonniers enchaînés, qui tournent le dos à la lumière et qui prennent les ombres projetées devant eux sur la paroi de la caverne pour la vérité. Le prisonnier que l’on détache et qui sort au dehors symbolise le philosophe accédant aux « essences ». La vertu, dans cette perspective, désigne la participation aux « essences » ou « idées » et à la véritable connaissance, une science du bien et du mal inséparable de la dialectique.
Pour Platon, et pour toute la pensée hellénique, vertu et morale sont de l’ordre du savoir. Nul n’est méchant volontairement. Être courageux, c’est savoir ce qui est redoutable et y faire face. Être juste, c’est connaître l’harmonie des forces intérieures. La vraie justice doit donc représenter un savoir juste. Dans « l’âme » juste, la partie raisonnante (l’esprit) connaît et commande, maitrisant le désir, sauvage et irréfléchi (la concupiscence) et la colère, partie impétueuse qui peut très rarement devenir l’alliée de la raison. Il n’y a pas de justice dans la cité, si les dirigeants ne deviennent pas philosophes ou si des philosophes ne dirigent pas.
Telle est la philosophie qui a tant marqué la réflexion occidentale, aussi bien dans l’analyse de l’amour et du désir que par l’analyse de la réflexion spéculative. Platon, mort il y a vingt-trois siècles, a dessiné des chemins qui continuent de fasciner toute la civilisation et la culture. Il nous conduit de l’opinion (connaissance inférieure, vague saisie des choses qui flottent entre le néant et l’être absolu) jusqu’à la science (connaissance rationnelle permettant d’approcher la vérité). Nos pensées moissonnent encore sur les champs que Socrate et Platon labourèrent longtemps avant nous.
Quand François Châtelet dit : « Platon a inventé la philosophie, » il ne peut pas nous empêcher d’associer Socrate à Platon. Ces deux-là ne sont pas les premiers Grecs à préférer le bon sens aux mythes et au miraculeux pour comprendre le monde, il y a eu avant eux Parménide, Héraclite et d’autres, mais en séparant la raison de la religion, le réel du rêve, ils forment une étape passionnante sur la longue route de l’honnêteté métaphysique, à laquelle nous Pèlerins d’Arès sommes si attachés. Avec Socrate et Platon la simplicité du plausible devient possible comme elle l’a déjà été pour Bouddha et comme elle le sera pour Jésus de Nazareth, Adi Shankara, Spinoza ou pour Le Signe venue du Ciel. Évidente est la non-dualité : Sois Un dans toi (Signe xxiv/1). Nous sommes des atomes d’une unique Vie (24/3-5). Socrate et Platon font triompher la plausibilité et approchent la notion du Bien. Mais ils sont inécoutés parce qu’ils ne font pas l’affaire de la religion, de la politique, en bref des pouvoirs quels qu’ils soient.
L’Athénien Socrate (469-399) a la rusticité d’un tailleur de pierre, d’une sage-femme ; il n’écrit rien. Platon dans ses dialogues rend-il exactement compte de la pensée de Socrate ? On ne sait pas et c’est sans importance. Sans nul doute, l’un complète d’autre. Comme nous n’avons presque toujours qu’une idée fausse du Vrai, il nous faut beaucoup d’humilité pour reconnaître nos défaillances, mais eux ont cette humilité.
Le procès fait à Socrate par la démocratie athénienne est le scandale qui change la destinée de Platon. Convaincu que l’âme est une partie de l’Intelligence universelle, qui est divine, Socrate démontre par sa sérénité devant la mort qu’il croit en son immortalité ; il boit la ciguë. Platon dit : « On a assassiné l’homme le plus juste et le plus sage ! »
La délivrance est douloureuse et longue pour l’homme enfermé depuis l’enfance dans la pénombre. Quand il est extrait de de la caverne — parabole de la caverne dans « La République » que je cite plus haut — il n’accède qu’après une longue rééducation à la beauté et à la vérité. Il ne désire plus alors retourner dans la caverne. Il y serait en danger. C’est ce qu’est pour nous Pèlerins d’Arès la pénitence pétrie d’amour. On trouve chez Platon d’autres fables : l’Atlantide, etc., de sorte que certains l’ont considéré comme l’inventeur du roman historique. En fait, Platon utilise toutes les images qui permettent de comprendre ce que la raison et le langage seuls ne peuvent pas expliquer.
Freud fait parler ses patients pour leur donner une voie libératrice, mais c’est Platon, vingt-trois siècles plus tôt, qui initie cette façon de faire, parce qu’il sait déjà que celui qui parle et qui accepte les objections se libère de la vulgarité des sentiments, des attachements passionnels, de la peur de la mort, du poids des traditions incontrôlées et des plaisirs illusoires. François Chatelet, grand spécialiste de Platon, résume la prospective de celui-ci de la manière suivante : « Il existe une possibilité, d’une universalité pacifiante, au-dessus des opinions. Un discours universel fondé à l’extérieur de soi révélé par la dialectique. Même sot, faux ou menteur, l’homme continue d’aimer la vérité et, maladroitement, de la vouloir. Cette volonté du vrai se traduit immédiatement par l’exigence de non-contradiction. L’homme est adorateur de sa certitude comme de sa cohérence ; là est un point d’entrée pour mettre le doute en branle : la contradiction. »
On demandait à Platon pourquoi ses longueurs et ses digressions. Il répondit : « Si c’est long et si ça tourne en rond, ne t’en étonne pas. Pour ce qui est grand en effet, il faut tourner autour, parce que tout ce qui est grand est sujet à glissement » (La République).
La justice est, de toute façon, l’objectif final.
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