
Babel par Pieter Bruegel l’Ancien.
Les bâtisseurs de Babel, ville et tour (Genèse 11/1-9), se mirent-ils à parler différents langages ou tout bonnement à ne plus se comprendre dans la même langue ? L’appauvrissement, le glissement des sens en même temps que la complication et les mensonges d’un même langage le rendent impropres à la subtile Vérité de la Vie. Dans ce sens, la Tour de Babel n’est pas achevée, son érection continue.
Source : Musée d’Histoire de l’art de Vienne (Wikimedia)
Quelques ankyloses et inhabiletés m’obligent à ralentir. Je me repose après le Pèlerinage. J’en profite pour travailler un peu et réfléchir à l’entrée 211 de mon blog.
Les idées d’entrée ne manquent pas. J’en ai plein le sac de ma cervelle, mais le problème est toujours d’en sortir l’entrée utile. J’ai d’abord eu envie de parler de Léon Bloy, croyant de feu, intéressant zigoto parmi ces fous de Dieu qui ont laissé derrière eux des sentiers abrupts tout droit orientés Hauteurs Saintes, mais très rocailleux. Las ! non seulement ces torpilles de Dieu sont quasi irracontables, parce que le nécessairement lent enchaînement des mots ne permet pas de montrer d’un seul tenant l’arc-en-ciel de leur humanité, mais elles font parfois peur. C’est le cas de Bloy qui, bien qu’homme d’immenses piété, bonté et générosité dans sa réalité intime, pouvait être un effrayant écrivain. Souvent tintamarresque, il passait pour un méchant, insultant, parfois sardonique moqueur à l’égard des tièdes, des bourgeois, des conformistes, des habiles, des prêcheurs mondains — « trombone libérâtre » disait de Lacordaire Léon Bloy, que François Angelier a surnommé « La fureur du juste » (je n’ai pas lu ce livre, mais le titre me semble approprié) —. Beaucoup voyaient et voient encore en Bloy un ennemi irréductible, un esprit dérangé. Mais bon ! je remets à plus tard l’entrée sur Léon Bloy.
Il demeure que Bloy pose de façon caractéristique le terrible problème du langage. Cet accusateur très moqueur offensait ou effrayait, parce que, selon moi, la langue ne lui offrait que peu d’alternatives entre le normal et le vache, le vrai et le faux ; mais la langue n’offre que très peu d’alternative dans mille domaines. Je décide donc de dire quelques mots du langage que je considère comme le plus difficile problème qu’affrontent ceux qui veulent aller au fond des choses, plonger au cœur de la Vérité, Dieu compris, puisqu’Il doit parler un langage humain faible et incomplet pour être compris de l’homme, et encore ! À condition qu’un prophète s’applique à expliquer et développer Sa Parole.
La Vérité n’est déjà pas accessible à l’homme dans l’état actuel des choses, et l’impuissance du langage n’arrange rien. Par exemple, j’ai dit et redit qu’il m’est impossible de décrire le Surnaturel dont je fus témoin a Arès, qu’il s’agisse des apparitions de Jésus ou des Théophanies, parce que les mots qui le permettraient n’existent pas. Tous les éléments des manifestations du Messager et du Père en 1977 furent physiquement visibles, audibles, sensibles, mais tout était autrement que ne m’est physiquement visible, audible, sensible le physique terrestre. Et que dire des sentiments qui me traversèrent alors ! Montaigne eut bien raison d’intituler ses écrits essais au sens de tentatives. Notre parler n’est jamais qu’une tentative d’expression. Nous bredouillons, jargonnons, abrégeons, nous cherchons sans cesse des mots que nous ne trouvons pas. Notre parler est toujours approximatif. Mais bon ! Qu’avons-nous de mieux ?
Le langage n’est pas un aboutissement des balbutiements que furent, suppose-t-on, les premières tentatives de communication entre primitifs ; le langage a pour origine la parole qui est, avec l’individualité, la créativité, l’amour et la liberté, l’un des cinq Dons ou Attributs (Signe 21/4, 22/11, 26/17) que le Créateur donna à Adam en le créant par la spiritualisation d’un animal au cerveau bien développé (vii/1-5). Au début c’était certainement le langage des anges, mais le péché le fit dépérir, le délabra (Signe 2/1-5, Tour de Babel Genèse 11/1-9). Il n’est plus aujourd’hui qu’une suite instable de mots insuffisants liés entre eux par une grammaire cacochyme.
Les mots varient en signification et, outre qu’ils ne sont plus que le résidu du très ancien trésor de vocabulaire d’Éden, ils ne sont plus qu’indications, ou allusions, ou « traces verbales » (Merleau-Ponty) ; ils ne fixent pas exactement les choses, concrètes ou abstraites. Les étymologistes énoncent comment progressent les mots, mais c’est parce qu’il n’y a personne pour les contredire, vu qu’on ne sait pas grand chose de certain sur ce point. On dit d’Athéna ou de Minerve qu’elles avaient les yeux pers et que Louis XVIII était podagre, mais, en fait, on ne sait plus ce que voulaient dire exactement pers (d’un certain bleu) et podagre (probablement goutteux). Un tiers des mots du Coran, avouent les arabistes honnêtes, n’ont pas de sens clair, voire parfois pas de sens du tout, mais les religieux et les traducteurs, qui ont horreur du vide, remplissent les trous. On peut dire la même chose à propos des Psaumes et d’autres livres bibliques : Comment peut-on encore comprendre Ézéchiel si l’on manque d’un certain esprit d’invention ? Et quand les impressions du lecteur ajoutent leurs couleurs aux couleurs incertaines du texte peut-on vraiment éviter les étonnants coloriages exégétiques et théologiques : la trinité, la rédemption des péchés du monde par la croix, la double prédestination calviniste, le vide entre parenthèse, etc ?
Seule ressource sûre : Se fier au témoin aussi longtemps qu’il sera vivant.
Or, la Bible ou le Coran, qui ont perdu par maints endroits pureté et sens (Signe 16/12, 35/12), n’ont pas besoin de sauvetage. Sous la Lumière du Signe le lecteur passe facilement outre leurs nombreux passages manifestement faussés, puisque Le Signe, le Bon Livre d’immense Sagesse, dit clairement que ce n’est ni par la lecture, ni par les idées, mais par la pénitence que l’homme trouve le salut. Au diable le langage ! La pénitence est le char absolu qui nous transporte au Royaume, dans Lequel peuvent même entrer ceux qui ne croient pas en Dieu (28/12). Pas besoin de reconstituer une cathédrale de mots et de s’agenouiller devant. Suffit une vie d’amour, de pardon, de paix, d’intelligence du cœur libre de préjugés. Là est trouvée l’illumination ; elle n’est pas dans le langage.
Nous ne pouvons penser que dans des formes héritées du langage. Cela signifie donc que penser est aussi déficient que parler, et même plus faible quand s’y mêle l’intuition. L’intuition ne se détaille, ni ne s’énonce, ni ne se grammaticalise. Emprunter à l’intuition c’est prendre ce qui ne laisse pas d’appartenir à quelque chose d’hybride, d’indéterminé, proche de la Vérité ou qui s’en éloigne plus encore ? C’est entrer dans l’alternative : Vérité ou imbroglio ? Penser la Vérité est ainsi une sorte d’oxymore. De là, par exemple, les innombrables variantes de la foi protestante. Preuve que plus un lecteur charge d’intuitions un texte, par exemple l’Évangile Palestinien, moins ce texte est porteur de Vérité.
Imprudents ou hâtifs comme nous sommes, nous ne pensons jamais assez à ce qui, dispersé dans nos cerveaux, reste exact de ce qu’on lit. On n’est jamais assez prudent face à la mobilité, donc à la relativité, inévitable du langage parlé ou écrit. De ce fait, on ne peut en vouloir à ceux qui interprètent de maintes façons différentes Le Signe. On peut seulement regretter qu’ils ne me croient pas quand je dis que la Parole d’Arès signifie ceci plutôt que cela, parce qu’étant la cause, la racine de ce qui est imprimé, je suis le seul qui puisse y fixer le sens et la vie des mots. S’ils répugnent à se référer à celui qui a reçu le charisme du sens, mieux vaut pour eux de laisser les mots se mouvoir sans cesse dans leur esprit que d’y assigner arbitrairement à chacun d’eux une place unique définitive. Les mots aussi peuvent aimer comme aiment les hommes, c.-à-d. de façon souvent difficile à repérer au premier coup d’œil. Il faut apprendre à fréquenter les mots qui déroutent parce que beaucoup d’entre eux vont et viennent autour des idées qu’ils représentent et qui, elles, n’ont pas ou n’ont plus de mots dans le langage. Il arrive aussi aux mots d’être libres, surtout quand, dame ! ils viennent du Père Libre par excellence qui les laisse tourner librement dans nos têtes d’images et ressemblances (Genèse 1/26). La meilleure issue est alors l’oubli des mots et l’entrée en pénitence.
Le prophète existe, parce que les mots ne suffisent pas à tout dire et tout faire.
© Michel Potay 2019 — Tous droits réservés


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