On pense ordinaire et plate la nuée humaine, sauf rares exceptions. Erreur.
« Écoutez maintenant comment l’histoire devient jolie ! » (Baldassar Castiglione, « Livre du Courtisan »).
L’imagination, même piètre, n’est pas qu’idée qui traverse le cerveau. Elle peut beaucoup plus souvent qu’on ne croit être message, à un humain, à un groupe d’humains ou à l’humanité entière, même sur une question apparemment sans importance.
Tout esprit ordinaire, ou athée, ou matérialiste, qui a vécu assez longtemps (de 45 à 100 ans), même s’il ou elle n’en parle pas, a vécu au moins une expérience, brève ou longue, pendant laquelle il a pu se demander s’il ou elle n’était pas accompagné par quelque chose ou quelqu’un d’invisiblement actif, dont il était le protégé et l’inspiré.
Même l’athée qui déclare véhémentement l’inexistence d’une Force pensante au-dessus de lui ou d’elle et estime purement fortuite toute inexplicable expérience, est prophétique, parce qu’il se considère comme son propre Dieu, ce qui n’est pas complètement faux non plus.
Sa différence avec le croyant vient seulement de qu’il ou elle ne voit pas qu’il ou elle existe comme image et ressemblance (Genèse 1/26-27) de la Puissance mystérieuse d’où émane tout, absolument tout, et dont il ou elle est une petite portion.

Plafond de la Chapelle Sixtine : Prophètes, apôtres, anges, etc., connus comme prophétiques. En fait, un monde fait de huit milliards de prophètes, inconnus dans leur immensité.
(Photo : Ff38492, Domaine Public, Wikimedia)
Pour moi « Insha’Allah » (si Dieu le veut !) ne signifie pas que rien ne peut se faire si Dieu ne le veut pas.
Pour moi « Insha’Allah » signifie : Homme, qui que tu sois, tu n’as quelque chose à dire et/ou à faire, minime ou géant, que parce que tu es prophète.
Les animaux n’ont pas de projets, pas de messages ; leurs actes, qui sont prévisibles à peu de variantes près, sont fixés dès leur naissance.
L’humain pense et décide. Il est le siège statutaire de l’imprévisible. Que celui-ci soit piètre, qu’il réussisse ou échoue, n’enlève rien au fait que la pensée dont il émane est prophétique en puissance.
N’importe qui, croyant ou incroyant, quel que soit son type de foi, d’espérance, de philosophie, de métaphysique, d’athéisme ou d’indifférence, est ou peut être le décideur de sa propre existance ou l’idéologue proposant une nouvelle façon de vivre collective et donc, pour finir, prophète de lui-même ou de ceux qui l’approuvent. Le prophète auquel le Créateur a demandé de diffuser et expliquer Le Signe n’est que le prophète d’une Parole qu’il a accepté d’enseigner — Mon acceptation initiale était déjà elle-même un acte prophétique. Autrement dit, il n’y a de prophète et de prophétisme que comme résultat d’une volonté d’être.
Toute pensée est un perpétuel va-et-vient, la porte toujours ouverte en deçà et au delà de laquelle nous ne sommes que les témoins de nous-mêmes. Or, le penseur, qu’il pense beaucoup ou peu, bien ou mal, qu’il fasse hausser des épaules à son auditoire ou qu’il passe pour un génie, peut faire de ce qui lui traverse l’esprit une pensée prophétique, le véhicule d’un projet qui peut contester sa vie propre ou la vie de l’Univers (12/4) et répondre à quantité de questions d’ordre matérialiste, ou métempirique, ou spirituel.
Dans les rêveries qui véhiculent du passé autre qu’historique, c.-à-d. autre que faux, ou de l’avenir extralucide, ou des idées sur l’ordre des choses, l’espace, l’infini, ou sur Dieu, on trouve parfois des coups de projecteur aveuglants d’intelligence (32/5). Il est alors possible d’entendre ce que l’Écriture fait sentir par Dieu créa l’homme à son image et ressemblance (Genèse 1/26-27). J’ai depuis des dizaines d’années rencontré bien des humains dont la lucidité m’a époustouflé.
Perçues par la modernité, ces pensées ne peuvent être refermées sur leur seule prédiction, leur amplitude se porte bien au-delà des limites que les penseurs eux-mêmes s’efforcent de respecter. Quantité de pensées se situent ainsi dans la descendance spirituelle de Jonas, prophète et penseur qui s’est lui-même penché sur le mystère de l’âme en y risquant sa propre existence.
On peut déceler les signes d’une vocation prophétique, généralement inconsciente, dans la vie de tout humain. Même le mensonge, qui n’est souvent qu’une vérité factice « valorisant » un vide aux yeux du menteur peut être prophétique. Le voleur nie son vol parce qu’il croit sincèrement que le larcin est mieux loti entre ses mains qu’il n’était dans les mains du volé : « Elle cueillait des fleurs, bien que ce fût défendu : Vite, elle arrachait une rose qu’elle convoitait depuis le matin, et elle se sauvait avec. Puis elle cachait son larcin, l’enfonçait dans son cou, contre sa gorge, entre ses deux petits seins » (Romain Rolland « Antoinette »).
Comme évoqué plus haut, le prophétisme ne peut être réduit à la prédiction ou à la transmission d’un message divin ; il a en soi quelque chose d’opaque toujours et partout. Il désigne, pour et/ou par la pensée, une vocation à voir ce que la preuve scientifique ou juridique ne voit pas. Il y a chez tout humain une vie exilique, une permanente tentative, pauvre ou riche, d’exprimer l’humain face à l’absolu sans être clos dans la circularité de la logique matérialiste ou de la philosophie. Il y a toujours une évasion métaphysique, autrement dit, elle relève, qu’elle soit très faible ou très forte, de l’esprit prophétique dans son acception sacrée. Aujourd’hui on laisse ce « terrain » aux poètes et aux artistes mais on a tort ; il faut le laisser à toute l’humanité.
Amené régulièrement à contester les frontières érigées entre science, logique, psychologie, philosophie, esthétique et théologie, l’humain quel qu’il soit est un penseur dont le génie se trouve diffracté dans les multiples voix qui se font porte-parole de son vécu intérieur qui semble seul, mais qui ne l’est jamais vraiment. Fidèle à l’esprit polémique fondamental dans le prophétisme, l’humain dénonce sans cesse silencieusement au fond de lui l’aveuglement d’une société qui a perdu en conscience ses attaches à la Vie (Signe 25/3) ou au Père, ou au Créateur, ou à Dieu, qui s’abandonne au nivellement du quantitatif, qui compte les billes au lieu de les faire sonner entre elles, et qui catégorise : « Ceci est forcément vrai ; cela est forcément faux. »
Qui n’est pas sans cesse, au fond de lui, à la recherche de la vérité ? Les journalistes ? La police ? Les « rationnels » ? Non. C’est tout le monde. L’armée de pensées qui couvre la Terre est inévitablement traversée par le prophétisme. La pensée semble individuelle, mais elle est en réalité épidémique. Abraham n’est qu’un nom parmi les multitudes innommées qui ont eu avec le Père (12/4), la Vie (38/6), le Créateur, en bref Dieu, un lien qui leur a dit que Dieu existait et était inséparable de l’homme ; même l’athée se sait unique sur la Terre. Est prophète tout méditant silencieux dont la nature fondamentale provoque la dissidence avec le matérialisme absolu. Tout homme met sa vie à l’épreuve de la vérité cachée, qui peut s’exprimer des milliards de façons.
Le prophétisme se compte par milliards de feux comme le cosmos. Ce que le Pèlerin vient chercher à Arès chaque été est en fait partout dans l’Univers. L’altérité n’existe pas vraiment sur Terre, ni ailleurs. L’altérité n’est que le lien existentiel avec la Vie (24/3-5) qui couvre tout. L’expérience indicible qui relie l’humain à Tout comme à l’Un (Signe xxiv/1), est vécue sans cesse et partout. Il y a une impérative nécessité pour un penseur — donc tout humain — à vivre à la hauteur de la vérité qui grouille, innommée, au fond de lui.
« Ce qui est dit ne peut pas être séparé du comment c’est dit, » disait Kierkegaard. Alors, nulle importance de savoir Qui a parlé et comment Il a parlé à Arès par ce que l’on appelle Le Signe. La Vérité, source du prophétisme, ne s’inscrit plus depuis longtemps dans un Univers explicable.
© Michel Potay 2023 — Tous droits réservés


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