La semaine dernière, dans le salon d’attente de mon médecin, je feuilletais un magazine. Qui attendrait d’une publication vulgaire, même écornée et salie comme un vieux livre, qu’elle évoquât Claude Lévi-Strauss, le philosophe ethnologue ? Et encore, elle le fît par une ânerie. On y lisait : « Lévi-Strauss sera en Mai 2008 le premier écrivain vivant édité dans La Pléiade. » Je ronchonnai au-dedans : « Faux ! Ces journalistes disent n’importe quoi. La Pléiade édita Julien Gracq plusieurs années avant sa mort. Mes enfants me l’avaient offert alors… » mais ma pensée s’éleva vite. Je regardai le plafond. C’est fou, les souvenirs qu’on retrouve au plafond ! Le long des stucs salis et pelant accouraient mes vieilles impressions de lecture de « Tristes Tropiques, » dévoré à Lyon vers 1958.

Ce grand mécréant de Lévi-Strauss — je fus moi-même un mécréant jusqu’à trente ans et quelques — a beaucoup réfléchi et nous a fait beaucoup réfléchir.
Toute pensée qui moud et remoud la vie doit quelque chose à cet homme-là.
Ainsi ma pensée sans talent, que le Père utilise quand même pour s’exprimer, doit-elle beaucoup aux grands penseurs, Lévi-Strauss entre autres. Il a poussé ma génération à reconnaître la relation structurelle — d’où un grand mot un peu pédant : structuralisme — entre nature et culture, que « l’intellectuellement correct » avait jusqu’alors considérées comme strictement étrangères l’une à l’autre.
Lévi-Strauss serait-il surpris ou même irrité de nous voir, nous Pèlerins d’Arès, justifier par ses conclusions notre retour de la culture vers la nature entre lesquelles il a montré les engrenages permanents ? Je ne sais pas, mais qu’il le veuille ou non, cet incroyant extrême fournit un argument de poids aux croyants extrêmes que nous sommes, contre nos détracteurs. Parce que nous avons renoué avec la vie spirituelle naturelle, parce que nous sommes les sauvages renaissants dans le plus noble sens du mot — les sauvages de Dieu —, la religion, qui est toute culturelle, voit dans notre foi naturelle un grand danger et, de concert avec trois cents gueules, les autres vieilles voix culturelles (Signe xLv/2), nous dévalorise, mais, oui assurément, contre elles Lévi-Strauss nous a donné l’argument qui rassure la raison.

(Photo : UNESCO/Michel Ravassard, Wikimedia)

Photo  : UNESCO/Michel Ravassard, (Wikimedia)

Lévi-Strauss me gratifie sous deux aspects :
Son aspect négatif. Lévi-Strauss est de ceux qui me fournissent l’envers d’un nécessaire contraste, dont Le Signe est l’endroit. L’athéisme total de Lévi-Strauss est une de ces ombres dont j’ai besoin pour mieux voir la Lumière. Toute réflexion, toute méditation est débat et en tout débat, même intérieur, j’ai appris que les contradicteurs, surtout bons et intelligents comme Lévi-Strauss, contribuent autant que les approbateurs à faire réfléchir. À moi, chargé d’un prophétisme universel par Jésus, le Créateur et quelques anges, que j’ai rencontrés comme Lévi-Strauss a rencontré les Indiens du Mato Grosso et d’Amazonie, c’est-à-dire sans l’avoir cherché… À moi, gribouilleur et philosophard, qui n’écris que parce que le Père me l’a demandé (Signe 33/10), un talentueux Lévi Strauss, athée et même, dit Lévinas, plus qu’athée, complètement indifférent à la notion de Dieu, me fournit la nuit nécessaire pour qu’apparaissent l’Aube, puis le Jour.
Autre aspect négatif de Lévi-Strauss : Il a taxé l’existentialisme de Sartre, également incroyant, mais penseur plus sensible à la complexité humaine, de « métaphysique pour midinettes » comme il taxerait probablement Le Signe de mythologie pour gobeurs. Cette sorte d’anti-existentialisme ou même d’antihumanisme de Lévi-Strauss — qui n’est pas inhumanité — au sens où, parallèlement à Derrida, il a déconstruit les convictions morales… et spirituelles, tant de réalités intérieures de l’homme sur quoi repose mon espérance, renforce le contraste dont j’ai besoin pour expliquer au monde ce que je crois et pourquoi je le crois.
Son aspect positif est lié à celui déjà évoqué. Lévi-Strauss a exhumé une vérité capitale : La pensée sauvage — qui est aussi le titre d’un de ses livres, « La Pensée Sauvage » — n’est absolument pas une forme débile ou infantile de la raison. Dans les sociétés dites primitives, la pensée et toutes les opérations intellectuelles ne sont pas différentes des nôtres, si tant est que notre pensée soit vraiment brillante. Merci, Claude Lévi-Strauss, d’avoir démontré que la foi des Pèlerins d’Arès, foi sans théologie ni intellectualisme, vaut les convictions de la religion ou du rationalisme cultivés.

Il faudrait des pages et des pages pour seulement résumer l’intérêt de l’œuvre de Lévi-Strauss, notamment sa critique d’une humanité technique aussi acharnée à détruire la terre qu’incapable de générer la vertu. Hélas, ceci n’est qu’un blog dont la nature est de brièveté. Toutefois, avant de finir, je bats ma coulpe pour avoir pensé du mal d’un magazine, qui, parce qu’il est vulgaire, dit à tort que Lévi-Strauss serait le premier vivant que la Pléiade éditerait. En ouvrant, tout à l’heure le moins vulgaire des livres, la Webster’s New World Encyclopedia (éd.1992), je lus ceci : « Lévi-Strauss, Claude, 1908-1990… » Or, Lévi-Strauss, loin d’être mort en 1990, aura cent ans en novembre 2008. Nous lui souhaitons longue vie encore ! Ce qu’on trouve dans les livres les plus sérieux —  une encyclopédie ! — peut toujours être mis en doute.

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