L’homme de la rue ne supporte plus le bruit du monde (Signe ii/7-13… xLvii/2) : nouvelles, publicité, sollicitations, avertissements, etc., mais ne peut pas les fuir. Alors, il fuit tout le reste. C’est à ce fugitif que tentent de parler Le Signe et son missionnaire.
Quand se tend au missionnaire une oreille impatiente, il ne peut être que bref.
Qui plus que moi, qui suis bavard, sait combien l’effort d’abréger coûte ? Je me sens insuffisant, presque inapte. Mes lèvres voudraient déverser les torrents de l’Eau (Signe18/5, 23/5, xi/12, etc.), mais, faute de temps, n’en laissent passer qu’un jet ou moins encore : un spray. Volatil ! Qu’en resterait-il sans le tract ?
Je tends un tract à l’auditeur. Un tract s’emporte. Il fera peut-être de l’écouteur un lecteur — ô pieuse espérance !
Mais le tract doit être encore plus bref que la parole pour un public qui lit encore plus impatiemment qu’il n’écoute. Le public soumis à la pluie battante des lectures imposées — les prolixes règlements, circulaires, conditions générales, lois, contrats, documents administratifs, composition des aliments, programmes, etc. — veut du sec, du bref, sitôt qu’il n’est plus contraint de lire.

© Christiane et Nina Potay
En fait, le problème de la brièveté est plus difficile pour le tract que pour la parole. Celle-ci peut en deux secondes varier, se rattraper, changer de ton selon l’auditeur. Le tract ne peut pas s’adapter à chaque lecteur. Aussi dois-je prévoir mon tract bref et simple comme si ses lecteurs allaient tous être impatients et incultes. Ce que je cherche, de toute façon, ce sont des pénitents, pas des théologiens.
Mon tract bref et simple a un air de basse propagande, je sais. C’est son point faible. Il semble vouloir émouvoir un public pusillanime, alors que je cherche des pénitents décidés à accomplir la Parole (Signe 31/6, des héros (xxxv/4-12), quoi ! C’est là que l’art du tract rejoint l’art de l’estampe japonaise : suggérer beaucoup et même la beauté (12/3) avec presque rien.
Tantôt ma brièveté, de peur de sonner trop léger, pourrait verser dans l’affectation de la désolation en désespérant de ce monde pécheur soumis au roi blanc ou au roi noir (Signe xxxi/12, xxxvii/14) et/ou en prophétisant des jours sombres, le péché des péchés (Signe 38/2). De ce pathos je me méfie.
Tantôt ma brièveté pour un peu surferait sur les idées reçues, les poncifs à la mode, plus vite et plus facilement exprimés que le spirituel, mais je me souviens de la regrettable « mission sociale » de mes frères, qui certes nous évita la bastonnade des « anti-secte », mais fit de nous des méconnus, des inclassables qui, en nos temps, équivalent à des invisibles. De cela je me garde aussi.
Tantôt, le besoin de brièveté tend à forcer mon enthousiasme. On croit souvent ainsi forcer les faits ; or, les vrais faits sont déjà là, me croisant seconde après seconde sur le trottoir, des humains sans idéal, seulement attentifs, quand ils le sont, au concret immédiat. L’enthousiasme spirituel n’atteint pas cette masse. Je m’en garde aussi.
Le public dédaigne les idées fossiles comme Dieu, le péché, la pénitence, etc., aux sens que les religions ont donnés à ces mots, mais, ne vous y trompez pas, il dédaigne tout autant les sujets en vogue déjà exploités par les vendeurs de tout ce qui se vend, les politiques, les syndicalistes, les ONG, etc. Le public dédaigne tout sauf ce qui peut le désennuyer. Les gens se claquemurent dans leur routine non parce qu’ils ne rêvent pas, mais parce qu’ils sont, à leur insu, étroitement dirigés et interdits d’aventure. Le très perfectionné kaléidoscope de couleurs, d’agitation et de sensation de la télévision, de la presse, du commerce, ne compense pas cette frustration ; il ne désennuie les gens que par instants.
C’est dire l’extrême difficulté de notre mission de rue, puisqu’elle ne vise pas à la moelle épinière pour l’exciter, mais au cœur pour qu’il ouvre sa cage et libère l’homme pieux (Signe 32/8) et sa Vie (24/5) qui y ont croupi immémorialement.
Que reste–t-il à mon tract à dire pour réaccoupler la bête humaine et l’âme ?
Il lui reste à dire tout ce que je viens de dire que je dois éviter de dire, mais que je ne peux jamais complètement éviter de dire, parce qu’il n’est fait, mon tract, que de mots, quand il lui faudrait transmettre autre chose : L’indicible ! L’indivible merveille de la Vie (Signe 24/5) que retrouveront pour le monde entier des générations de pénitent.
Mon tract aux mots insuffisants n’a peut-être qu’une chance de cueillir le bon Fruit (Signe i/17-19), mais une chance de taille : le miracle !
Le miracle est rare. Cela te rappelle, missionnaire, que si miraculeuse et rare est la jambe qui te suit (Signe i/18), c’est parce que le monde sera sauvé par un petit reste de miracles.
Qui ne se sent miraculé quand à sa décision d’être pénitent répond la force d’être pénitent, quelque chose que l’humain, même le croyant, a oublié ?
Vous avez déjà eu la patience de lire ce qui précède. Compliments !
Lisez ce qui suit seulement si vous avez beaucoup plus de patience que le plus patient lecteur de tract !
Ce n’est pas peu dire.
Je dois soigner la rédaction et l’aspect de mon tract. L’abréger en le gardant clair me demande du travail, l’effort de sortir du labyrinthe de mon moi bavard. Tout bavard s’écoute parler ; je dois m’oublier me mettre à la place de ceux qui liront mon tract, pour qui Le Signe est le dernier des soucis. Mais une fois mon tract fait, je dois l’accepter et y croire, car le missionnaire qui doute de l’utilité de son tract n’ose pas s’affronter à sa propre foi. Ta foi te sauve, va en paix (Marc 5/34) à ta mission !
Je sais que le Salut ne peut pas se montrer dans un tract comme la tour Eiffel dans une carte postale. Je sais, pourtant, que mon tract non seulement apprendra au passant l’existence du Signe, mais réveillera peut-être sa conscience spirituelle, et que, même s’il ne s’engage jamais dans le petit reste, il lui restera peut-être quelque chose, une vague nostalgie des temps très lointains où il était un Dieu, fondu dans le Créateur (Signe 2/13).
Le tract, outre un très bref mémo, est aussi la carte de visite du missionnaire, une invitation à revoir celui-ci.
L’homme, naguère vivant, sensible aux idéaux, qu’il fût pour ou contre, a perdu sa matière spirituelle. Au mieux il n’est plus que momie (Signe xLix/7) spirituelle, qu’il faut débandeletter, ranimer. Ce miracle de la résurrection spirituelle, Le Signe nous en donne la capacité.
Revenu dans la rue, d’où des violents — des Évangélistes surtout, comme ceux qui veulent aujourd’hui 11 septembre brûler le Coran — m’avaient chassé sous leurs insultes et leurs coups, j’y ai trouvé un monde plus apathique, plus métaphysiquement mort qu’il n’était la dernière fois que je l’y avais rencontré. La faute à quoi ? Au complot des media, des politiques, des capitalistes, des intellectuels, de tous ceux dont le grossier, souvent cynique, scientisme s’adapte aujourd’hui si bien à un homme en crise qui ne sait plus de quel côté se tourner ?
Il n’y a pas de complot. C’est seulement la faute à une immense et compréhensible déception d’un vieux monde qui s’est trompé lui-même, de tous côtés, depuis très longtemps. Le vide ainsi produit dans le cœur humain est culturellement logique et bien dans la continuité des rapports entre hommes déçus. Bien sûr, certains hommes, certaines femmes, n’ont pas perdu l’espérance — c’est sur ceux-là et celles-là que le moissonneur et son tract espèrent tomber —, mais le dégoulinement continu du péché sur eux les a neutralisés. Ils ne le croient pas remédiable ; ils le croient même normal. Que peut faire mon tract, alors ?
Voir plus haut. Mon tract peut faire ce que peut faire la Parole du Père : des miracles.
© Michel Potay 2010 — Tous droits réservés


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