
Photo : Wim van Rossem for Anefo (Wikimedia)
Avant que je n’enregistre #0054 m’arrive un commentaire. Il parle de l’abbé Pierre bien mieux que ne le faisait mon papier. Voici ce commentaire — Je me suis juste permis de l’enrichir un peu :
Aujourd’hui, j’ai une pensée fraternelle pour l’Abbé Pierre. Il nous a quittés le 22 janvier très tôt le matin, à l’âge respectable de 94 ans. La jambe de l’homme de Bien aura quatre âges, nous dit Le Signe (XXXI/18). Certes, l’abbé Pierre n’était pas l’homme de Bien au sens du Signe, mais il était un remarquable siffleur (XXXI/19). Le Bien, qui a valeur absolue, n’est pas contenu dans la seule charité, mais dans un grand tout de valeurs bien plus complexe et vaste. Toutefois la charité, il faut la faire ! L’abbé Pierre y excellait.
La mort de ce grand monsieur du « reste » — terme que frère Michel tira de petit reste, désignant le noyau des pénitents (voir « Nous Croyons, Nous Ne Croyons Pas ») — tombe justement en hiver, en plein période de crise du logement « opposable » dont parle ce blog (#0053). Cinquante-trois années après que l’abbé Pierre eut poussé le premier de ses innombrables cris d’indignation, qui fut entendu par les pouvoirs français. C’était en 1954.
L’abbé Pierre était « craint et reconnu par les grands de ce monde, » disent les media français qui aiment pousser le cocorico — Dans beaucoup de grands pays la presse ne cite même pas sa disparition, mais bon, passons ! —. L’abbé Pierre, quoique convaincu de l’utilité de l’Église Catholique, défendit sans discrimination toute l’humanité en état de faiblesse : les Musulmans en Bosnie, les Tibétains en Chine, les Indiens sous-alimentés, les Américains en état de sous-citoyenneté et les sans-logis de France avec Coluche. Par là il montra implicitement que l’église manquait à son devoir et que le christianisme n’existait pas encore. En outre, il plaida pour le mariage des prêtres. Il fut une chance pour l’église, qui ne l’a pas beaucoup apprécié. Mais le peuple l’a fait.
Il existe un film qui retrace les débuts du mouvement Emmaüs en 1954. Un film très peu connu et trés peu diffusé, car réaliste et engagé, différent de la dernière version aseptisée interprétée par Lambert Wilson. Le film que je recommande s’appelle « Les chiffonniers d’Emmaus. » On le trouve chez René Chateau en VHS avec Pierre Mondy, Bernard Lajarrige et d’autres talentueux comédiens. Ce film fut tourné il y a quelques décennies. On y voit l’abbé Pierre avec toute son énergie et tout son courage, un héros du « reste »!
José O.
Très beau commentaire ! Plus élogieux que mon texte en préparation, qui était plus réservé, parce que j’avais rencontré l’abbé Pierre dans les années 80. J’avais cru ce prêtre plein d’amour absolu. Je découvris qu’il était proche du concept dualiste du pauvre incarnant le bien et du nanti incarnant le mal. Surpris par ce manichéisme, je lui dis : « Vous vous posez en juge. Ce n’est pas une attitude d’homme de Dieu, mais une attitude de politique. La politique a toujours besoin d’adversaires, mais vous ? » Il marmonna quelque chose comme : « Je fais appel à l’État et aux pouvoirs publics ; je ne fais pas appel aux riches. » Je lui dis alors qu’il ne fallait pas rester dans l’église, soutenue par les « riches, » et jouir du prestige de la soutane quand on affiche une partialité que ne partagent ni l’Évangile ni même l’église. Il répliqua en substance : « Vous n’y connaissez rien. Les nantis sont d’un égoïsme incurable. » Je répondis : « En seriez-vous resté à l’idée que le Ciel s’ouvre devant le pauvre et l’enfer devant le riche ? » Je lui fis observer qu’il n’y avait pas que de mauvais riches (Luc 16/19-31) et que des nantis pouvaient être aussi charitables que l’abbé Pierre et de façon moins tapageuse : Quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait la main droite… (Matthieu 6/2-4). Il hocha la tête. Alors, je fis remarquer que, de toute façon, le problème du bien et du mal n’était pas contenu dans les oppositions pauvreté contre richesse, malheur contre bonheur ou fusil qui tue contre fusil en bandoulière, mais était ailleurs, universel, infiniment plus profond, et que sa solution viendrait de l’auto-recréation intérieure de la créature par l’acquisition de l’amour absolu, du pardon absolu, de la paix absolue, de la liberté spirituelle absolue. Il rit et mit fin à notre rencontre. Assis dans ma voiture, je notai dans mon carnet : « Homme totalement désintéressé matériellement, mais qui s’est très habilement limité aux poncifs dualistes bien médiatiques. De là une grande gueule à la française et, comme dans ce pays on n’entend que les grandes gueules et même on les aime quand elles sont pittoresques, il a été entendu. Quoi de plus normal ? Pour ce qui est de la charité immédiate, l’abbé Pierre est travailleur, efficace, organisateur… Chapeau ! Mais pas de profondeur ou de ferment bouleversant. Aucun grand changement ne sortira d’un homme comme ça. C’est pour ça qu’on le laisse dire… » J’ajoutai : « Après tout, aujourd’hui il a peut-être des aigreurs d’estomac ou mal aux dos. »
En me mettant à table tout à l’heure, je jetai un coup d’œil à la télé et je vis les funérailles nationales à Notre Dame de Paris. Oh tout ce tralala ! Le président de la république, la procession des évêques… L’abbé Pierre n’aurait pas aimé ça. Je fus pris de tendresse pour la mémoire rugueuse, mais si simple, de l’abbé Pierre.
Vous pouvez les consulter en cliquant sur ce lien.
© Michel Potay 2007 — Tous droits réservés


Sur le véritable message évangélique et la richesse
À un commentateur qui écrit : "L'abbé Pierre, c'était tout simplement Krivine, Laguiller ou Besancenot en soutane. Même genre de discours : Il faut dépouiller les "riches" et tout donner aux autres, les copains.", Michel Potay répond :
Vous n'y allez pas de main morte. L'abbé Pierre était quand même animé d'une authentique charité qui, dans ses effets immédiats, était extrêmement active. Mais c'est vrai, et cela entache son œuvre et réduit ses mérites, qu'il ne rendait jamais hommage à ceux, les soi-disant "riches", qui lui permettaient de donner à des pauvres ce qui leur manquait. Je dis "à des pauvres" et non "aux pauvres" contrairement au discours télévisé qu'on entend depuis plusieurs jours, parce que l'abbé Pierre n'avait pas l'exclusivité de la charité. Que fait-on du Secours Catholique, du Secours Protestant, du Secours Populaire, de l'Armée du Salut, etc ?
C'est vrai aussi, et c'est bien dommage, que le discours de l'abbé Pierre n'était pas évangélique, parce que discriminatoire et partisan. L'abbé Pierre a probablement et malheureusement fait reculer la connaissance impartiale des Évangiles en soutenant de très anciennes déformations de ceux-ci. Depuis quelques jours je rencontre des personnes qui me disent : "Mais enfin, ce que disait l'abbé Pierre, c'est l'évangile même," et je dois répondre : "Non ! Non ! Non ! Le problème du bien et du mal n'est pas au niveau où l'abbé Pierre le situait ; ce n'est pas le problème du pauvre contre le non-pauvre."
L'abbé Pierre semble vous avoir beaucoup agacé, Bertrand, mais en fait il n'était pas du tout moderne, tout simplement. Il avait gardé un vieux concept dualiste du bien et du mal, un manichéisme cher à certaines fractions catholiques. Ce manichéisme résulte d'une déformation populiste de l'enseignement de Jésus remontant au Moyen-Âge. En réalité, Jésus disait seulement aux pauvres que leur pauvreté ne les empêcherait pas d'être des justes et de faire leur salut plus facilement même que les riches forcément plus tentés par tout ce dont leurs moyens leur permettaient de jouir. Mais Jésus ne disait pas que les riches étaient des fauteurs de mal contrairement à ce que laissait entendre l'abbé Pierre. L'Évangile est l'Évangile de tous les hommes, pas seulement "l'évangile des pauvres" et quand la presse affiche en première page : "Abbé Pierre l'insurgé de Dieu," elle fait grand tort à la Vérité. Dieu n'a jamais été "insurgé" contre les riches — À preuve, Job, que Yahwé comble en le rendant plus riche après ses misères qu'il n'avait été avant.
Dieu a seulement et toujours exhorté les riches à ne pas s'enfermer dans l'égoïsme, à se montrer généreux. [54C02*28/01/2007]
Sur la signification de "l'homme du temps qui vient" (Signe 30/13)
L'homme du temps qui vient est celui qui accepte, dans ses actes (rien "d'intellectuel" là-dedans !), d'être un pénitent au sens que Le Signe donne à ce mot : Celui qui aime et respecte tous les hommes, les riches compris et même ses ennemis. Celui qui pardonne toutes les offenses de tous les hommes, y compris les offenses des riches. Celui qui fait la paix avec tous les hommes, riches compris. Celui qui considère tous les hommes libres (Signe 10/10) absolument, y compris libres d'être riches. Or, l'abbé Pierre avait contre les riches une prévention déclarée, qui était de type archaïque, dont le Créateur veut que nous sortions pour devenir ou plutôt redevenir des hommes du temps qui vient, l'Adam d'avant la chute, celui qui était riche de l'Éden. L'abbé Pierre n'était pas cet homme-là ; il n'était pas un homme du changement au sens que Le Signe donne aux mots changer le monde (28/7). L'abbé Pierre était un prêtre qui appartenait à une famille d'interprétation des évangiles qui a, durant des siècles, grosso modo considéré les pauvres comme vertueux ou, à tout le moins, comme promis au Ciel, et les riches comme de grands pécheurs, proches de l'enfer. C'est faux. C'est faux dans la Bible, c'est faux dans les Évangiles, c'est faux dans le Coran, c'est faux dans Le Signe.
Je ne déprécie pas les grands mérites de l'abbé Pierre comme humanitaire. Je dis seulement qu'il n'était pas l'homme idéal au sens arésien. Je ne fais pas non plus l'apologie de la richesse. Je n'ai pas moi-même envie d'être riche, bien que la richesse ne soit pas un péché en soi, mais parce que la richesse permet l'accès à tant de tentations qu'il est difficile d'être tout à la fois riche et pénitent. Ce n'est cependant pas impossible et je le déclare afin de rendre justice aux riches de ce monde dont beaucoup, contrairement à ce qu'on croit, sont généreux. [54C012*30/01/2007]
Sur la liberté d'interpréter Le Signe
Concernant le passage de la loi des rats (Signe XIX/24) à la Loi qui est simplement la Parole (Signe 28/8), le Père ne parle de Loi qu'au singulier et non au pluriel, ce qui est tout simplement l'absence de lois au pluriel, au sens que donne le monde à ce mot. Mais on a la liberté totale d'interprétation et on n’est pas sauvé ou perdu parce qu’on aura interprété comme ceci ou comme cela, mais parce qu’on sera ou ne sera pas un homme bon. Le Signe est, de toute façon, interprété de mille façons différentes d'un bout à l'autre des petites plages de société qui en ont connaissance. J'essaie simplement de montrer ce qu'est la position des Pèlerins d'Arès, la promesse de petit reste. Mais le reste, lui, improvisera sans cesse. C'est le génie humain. [54C018*08/02/2007]
Sur l'illusion du logement assuré
Je ne crois pas qu’on ne résoudra jamais le problème du logement dans une humanité en continuelle augmentation et continuel mouvement. Chaque jour des gens vont, viennent, sur un malheur ou sur un coup de tête, arrivent ne sachant où dormir, des femmes ou des maris sont fichus à la porte par leurs conjoints, des adolescents par leurs parents irascibles ou intolérants ou des adolescents qui fuguent, des pauvres hommes ont l'ordre de justice de prendre un logement séparé parce que leurs femmes ont demandé le divorce et ne savent pas où aller, des copains qui cohabitaient se séparent sur une colère ou parce que l'un d'eux a amené une copine, des gens trouvent un job loin de chez eux et ne trouvent pas où se loger, etc., etc., etc. Je nie, simplement par logique (ici la loi de l'homme ou la Loi du Père n'a rien à voir) qu'il soit possible de prévoir partout, en toutes circonstances, des toits disponibles. Prétendre le contraire c'est ignorer volontairement la mouvance humaine, ses interminables et imprévisibles fluctuations, sa formidable capacité d'adaptation et d'espérance, c'est faire de la démagogie. Je crois que voir ça sous le jour du misérabilisme ou du dolorisme, c'est ne pas voir tout ce qu'il y a de pouvoir créateur et de réserves de joie en l'homme dans ses tribulations et pérégrinations.
Dans ma jeunesse, qui fut très pauvre et difficile après la mort de mon père qui nous jeta dans la précarité, j'ai connu la quasi-misère et les nuits à la belle étoile. Je n'en suis pas mort et j'ai beaucoup appris. Ce furent des expériences enrichissantes et surtout fortifiantes. Il y avait bien des gens pour me dire : "Pauvre jeune homme, quelle misère, quelle injustice !" et qui essayaient de m'entraîner dans leur sillage de jérémiades, de m'apprendre à me plaindre (je connais cette race de gens qui font profession de misérabilisme, mais rien n'est donné dans la vie, il faut toujours leur payer une facture tôt ou tard), mais j'avais plutôt envie de leur mettre mon pied dans le derrière et je compris que je n'avais pour m'en sortir que ma volonté farouche de m'en sortir. On affaiblit les hommes, on les rend dépendants de leurs problèmes au lieu de les rendre forts, durs à la souffrance et de les armer moralement pour qu'ils s'en sortent. Vous n'empêcherez jamais que manquent des abris pour les hommes, simplement parce que la vie humaine est par nature une vie qui se crée sans cesse et donc pleine d'impondérables. Leur faire espérer le contraire, c'est leur mentir. Ce qu'il faut, ce n'est pas des lois, c'est les aimer et les rendre forts.
Ce que je ferais si j'étais homme politique serait quelque chose dans le genre de l'appel de Bonaparte à l'armée d'Italie : "Vous êtes hâves, déguenillés, vous avez faim, vous avez froid, eh bien, je vais vous conduire dans les plaines les plus riches du monde où vous retrouverez vos forces, la volonté de vaincre et de conquérir" sauf qu'évidemment je remplacerai ces mots par "Eh bien moi, je vais vous conduire par les voies difficiles mais glorieuses de la pénitence vers un monde changé où vous trouverez le bonheur et où vous rendrez les autres heureux..."
Ceci dit, je respecte totalement les opinions. Nul n'est contraint de me suivre... ni de lire mon blog. Je ne veux pas "expliquer à tout prix," je veux faire passer le Souffle ! [54C018*08/02/2007]
Sur l'avenir incertain des Pèlerins d’Arès
À un commentateur qui écrit : "Laissez-moi vous dire que je suis assez pessimiste concernant l'avenir et la réussite de la mission des Pèlerins d’Arès", Michel Potay répond :
Le pessimisme s'est manifesté à toutes les époques prophétiques. Il me paraît normal qu'il se manifeste à notre époque. Pour les mêmes raisons. Première raison, l'imperfection inévitable des premiers disciples, parce que le courage et la valeur mettent beaucoup de temps pour rattraper la foi qui, elle, est immédiate. Deuxième raison, la faiblesse des premières assemblées comparées aux pouvoirs et institutions qu'elles affrontaient. Et d'autres raisons encore...
Si l'on avait dit aux Égyptiens du 13e siècle avant J.C. que le ramassis d'esclaves hébreux qui s'enfonçaient dans le désert formeraient trois mille trois cents ans plus tard une religion, mère de toutes les familles abrahamiques qui constituent la moitié de l'humanité, mère du Livre le plus lu du monde : la Bible ! Ces égyptiens étaient sûrement plutôt pessimistes concernant l'avenir de la harde errante et affamée qui suivait Moïse. Si l'on avait dit aux Mecquois vers 660 que les quelques bédouins sans puissance, ni fortune, ni vertu, qui suivaient Muhammad, conquerraient et convertiraient une grande partie du monde habité quelques décennies plus tard !
Ceci dit, il est certes difficile de prévoir ce qui se passera et votre pessimisme [celui du commentateur auquel Michel Potay répond] est aussi raisonnable que l'est mon optimisme. [54C023*09/03/2007]