Nous Pèlerins d’Arès ne sommes pas bouddhistes, mais j’ai un compte à régler avec un ami de mes parents, qui avait vécu en Extrême Orient et qui m’enseigna, dans mon adolescence, que les bouddhistes étaient des « nullards d’ignorance crasse. » Je gardais ce préjugé aussi bête qu’expéditif jusqu’en 1974-1977.

Photo : mrngochuy, (Pixabay)
Le Signe ne nomme pas le Bouddha, parce qu’il est hors du Champs qu’elle m’assigne (Signe 5/5-7), mais elle m’a souvent fait penser à lui comme le premier messager de l’amour, du pardon, de la paix, de l’intelligence spirituelle et de la liberté absolue, autrement dit de la pénitence.
Non seulement je répare ici mon préjugé contre lui, mais je crois utile à mes frères d’avoir une petite idée de son enseignement.
Il n’est pas facile en soixante lignes — mais j’essaie — d’exposer les idées d’un Bouddha immense et complexe, qui vécut il y a 2.500 ans. À peu près quand vécut Socrate en Grèce. Je me réfère ici au Theravāda ou École des Anciens ou Petit Véhicule, enseignement original du Bouddha en opposition avec le Mahāyāna, Grand Véhicule, forme tardive largement augmentée et gauchie (religieuse, théiste et même polythéiste, cérémonielle, superstitieuse) comme le bouddhisme tibétain qui est à l’enseignement pur et simple du Bouddha ce que l’église catholique est à l’évangile pur et simple de Jésus.
Prince né et élevé dans ce qui est le Népal aujourd’hui, Siddhattha (Sidhārta en sanscrit) Gautama fut marié avec Yasodharā et eut un fils, Rāhula. À 29 ans, quittant tout, il se mit en quête non du salut de son âme et de Dieu, auxquels il ne croyait pas mais d’une solution de la souffrance universelle. À 35 ans il la trouva, s’assit sous un arbre – l’arbre Bo — et devint l’Éveillé = le Bouddha. Ensuite, il prêcha dans toute l’Inde pendant 45 ans. Que disait-il ?
L’homme peut se libérer de toutes servitudes. « Chacun est son propre refuge. » Chacun peut atteindre le Nirvāņa (j’y reviens). Contrairement à des opinions répandues, Bouddha ne fonda pas le sangha (l’ordre monastique) et son savoir, qui ne contint rien d’ésotérique, se destina aux humains de toutes conditions. La largeur d’esprit du Bouddha fut telle qu’il n’enseigna pas une religion, mais beaucoup plus que cela : une sagesse de vie. « Ne dites pas Je crois, mais dites Je vois et Je comprends. » On traduit saddhā par foi, mais saddhā signifie en fait confiance dans la vie correctement comprise. Pour Bouddha, la vérité n’était le monopole de personne. Il disait aussi que le sectarisme et même les points de philosophie et de connaissances générales sans utilité directe pour la recherche de la vérité (dhamma-vicaya) devaient être ignorés — De là « l’ignorance crasse » dont parlait l’ami de mes parents.
À la base du savoir salvateur il voyait Quatre Nobles Vérités, en pâli (langue du canon bouddhique) : Dukkha, Samudaya (origine de dukkha), Nirodha plus connu sous son nom sanscrit de Nirvāna (fin de dukkha), Magga (le sentier qui conduit à la fin de dukkha). Dukkha signifie « douleur », mais Bouddha déborda largement ce sens. Ici on aborde tout ce qu’il y a de profond, vivifiant, mais indéfinissable par les mots et définissable seulement par le vécu dans l’enseignement de Bouddha. Ni pessimiste (comme certains le voient), ni optimiste, il était yathāboutam = objectif. Il ne voyait ni félicité, ni péché, qui méritassent qu’on s’y arrête ; le mieux était de suivre le sentier de liberté et paix parfaites par où on quitte dukkha.
Notion peu claire dans nos langages, dukkha est multifonctionnel et intraduisible, car la vie ne peut être définie en bonheur et douleur, qui sont relatifs et à dépasser : « Tout ce qui est impermanent est dukkha. » Ce que nous nommons « l’être », « l’individu » ou « le moi » est une combinaison de forces physiques et mentales en perpétuel changement, qu’on peut diviser en cinq agrégats (matière, sensations, perceptions, formations mentales, conscience) qui tous ensemble sont dukkha. La conscience n’est ni « soi », ni « âme », ni « ego », parce qu’il n’existe pas de conscience sans humeurs changeantes et un homme a autant de consciences que de conditions de leurs apparitions. Tout change sans cesse. Les Nobles Vérités, sont très complexes, sont par endroits de psychologie très fine et je ne peux m’étendre sur elles ici, mais de toute façon « qui voit dukkha, voit la naissance et la cessation de dukkha et voit le sentier qui mène à la cessation de dukkha. »
La seconde Noble Vérité : Samudaya, et la troisième : Nirvāna (en sanscrit), méritent qu’on s’y arrête un instant.
Samudaya est l’apparition de dukkha, qui vient avec la soif (tanhā) d’avidité, de jouissance, de pouvoir, etc., dont résultent tous les malheurs du monde. C’est ici qu’entrent en jeu les idées de kamma (plus connu en sanscrit : karma) et de re-naissance. Pour Bouddha kamma est volition (acte de volonté) et non le résultat du karma que professent les réincarnationnistes occidentaux. Un éveillé ne produit pas de karma, parce que le soi n’existe pas et que courir après le soi est de ce fait sans fin et parce qu’il se libère de la soif de continuité. Pour l’éveillé il n’y a pas de re-naissance. Le kamma ou karma n’est en rien un processus de justice morale ou un jeu de punition et récompense, mais un jeu d’action et réaction. Un être n’est qu’une combinaison de forces physiques et mentales, disait Bouddha. La mort est l’arrêt de la force physique, mais la volonté d’exister est une puissance formidable qui meut les vies et le monde entier et qui ne cesse pas d’agir quand la chair meurt, se manifestant sous d’autres formes qu’on peut appeler re-naissances tout comme au cours de notre vie terrestre nous naissons et renaissons sans arrêt, car rien n’est permanent. Nous sommes loin de l’idée grossière et rudimentaire de la réincarnation qu’ont nos réincarnationnistes.
Selon le Bouddha, il n’y a ni soi ni âme (atman) et les forces de vie continuent d’agir sans âme. C’est une série qui continue sans rupture.
Nirvāna n’est pas plus traduisible que dukkha, mais ses synonymes pâlis : tanhakkaya : l’extinction de la soif, asamkhata : l’incondidionné, virāga : l’absence de désir, nirodha : cessation, en donnent une idée. Bouddha disait que « le nirvāna est la fin du devenir, l’extinction du désir, de la haine, de l’illusion ; c’est l’absolu. « Être libre de la vanité, détruire la soif, l’attachement, arrêter la continuité… C’est le non-né, le non-devenu, l’inconditionné… Là où il n’y a plus ni longueur, ni largeur, rien de subtil ou grossier, ni bien ni mal, ni nom ni forme, ni venir ni partir, ni mort ni naissance, aucun objet des sens ne peut y être trouvé. » Nirvāna n’est ni positif ni négatif, car rien ne peut le décrire « comme le poisson n’a pas de mots pour décrire ce que se passe sur la terre. » Le nirvāna ne résulte de rien, car s’il était un résultat il aurait une cause, il serait conditionné. Une question comme : « Qu’y a-t-il après le nirvāna ne peut se poser, parce qu’il est la Vérité ultime. S’il est ultime, il n’y a rien après. Le nirvāna peut être atteint dès ce monde, il n’a pas de lien avec la mort… On touche ici à l’immense et indicible sagesse du Bouddha.
Le Bouddha s’adressa à tout le monde, moines comme gens ordinaires, où qu’ils vécussent. Sāriputta, le principal disciple du Bouddha, dit qu’on peut vivre en ermite ascétique et être impur et qu’on peut vivre en famille et travailler en ville et être pur. D’ailleurs, passer dans la solitude sa vie entière est une grave faute, car l’amour, la compassion et le service des autres sont essentiels, même pour des moines. « Adorer, c’est accomplir son devoir envers les autres. »
Le bouddhisme est une voie de vie ; rien n’y est obligatoire. Ce n’est pas une religion. Réaliste, le Bouddha, disait que si le bien-être matériel n’était pas une fin en soi, il était quand même favorable, voire indispensable à la vie spirituelle. Il encourageait la prospérité économique, les aides financières aux entreprises et les bons salaires aux travailleurs. Il interdisait la fabrication d’armes. Il préconisait la confiance (saddhā) dans les valeurs spirituelles, morales et intellectuelles, le respect de la vie, la charité, la sagesse, la non-violence. Il rejetait le vol, l’adultère, le mensonge, l’ivresse.
Un Pèlerin d’Arès aura repéré les points qui l’éloignent et ceux qui le rapprochent du Bouddha. D’un côté, pas de Dieu, pas d’âme pour Bouddha. D’un autre côté, une voie de salut similaire à notre pénitence, l’absence de religion. Quiconque réfléchit voit bien que, si nous ne sommes pas bouddhistes, nous sommes quand même plus proches du Bouddha que du pape et de sa religion et même de toutes les religions. Quoi qu’il en soit, si nous avons une bonne idée du travail à faire pour rapprocher tous les hommes de la notion très simple du Salut de l’individu et du monde telle que Le Signe le donne pour le Champ qu’il nous préconise, nous voyons bien que le Père a par Bouddha préparé la voie au prophète qu’il enverra au-delà de notre Champ.
© Michel Potay 2012 — Tous droits réservés


Vous pouvez les consulter en cliquant sur ce lien.