Le Père ne souffla pas sur moi comme sur un jasmin raffiné le long du Taj Mahal ou sur une rose au pied de la basilique de Vézelay, mais comme sur une rustre cymbalaire des murailles dans les ruines du monde.
Depuis lors, fleurs des ruines nous poussons inaperçus, sauf de quelques randonneurs hasardeux, sur ce que sont, sans que la masse ne s’en doute, les décombres de la Vie ici-bas.

La mission dans le monde commeune cymbalaire des murs dans les ruines (Photo : Agnieszka Kwiecień, Nova, wikimedia)

La mission dans le monde comme
une cymbalaire des murs dans les ruines
Photo  : Agnieszka Kwiecień, Nova (Wikimedia)

Nous Pèlerins d’Arès formons sur un monde qui ne se sait pas déjà en ruines, une floraison de plantes rudérales de grande diversité, l’amorce d’une civilisation qui n’a encore jamais existé, la métacivi­lisation agreste où s’aiment tous les contraires.
En mission, n’importe quand, n’importe où, nous ne sommes guère mieux lotis que des cloportes sous des pavés. Très peu soulèvent les pavés pour les voir. Mais toute misère a son avantage  : Nous restons ainsi ignorés des rois blancs et noirs (Signe x/6 etc.) et de leurs chiens (x/5-18), dont les apologues-pierre ponce lissent les esprits. Par bonheur, nous restons bruts, impolissables, purs, prêts pour les grands moments qui nous attendent.

Mon œil est rustre au point de ne pas voir l’intérêt d’aller sur Mars, à 78.000.000.000 mètres de nous quand on ne sait même pas ce qu’il y a à 2.000 mètres sous terre  ; au point de ne pas saisir le projet d’installer la 5G pour télécharger vingt-sept fois « Ben-Hur » en une seconde, quand un minuscule virus fait qu’une lettre met deux mois pour venir de Brest à Bordeaux. Je suis si rustre que quand l’IA (Intelligence Artificielle) m’expliquera que Dieu, Allah, Brama, le Père-Mère, la Vie, le Tout-Autre, etc., n’existe pas, je ne la croirai pas. Honni comme le scolopendre, qui fuit les éclairages du monde, je sais cependant que la Vie Qui m’a créé est éternelle et que je retournerai à Elle.

L’autre jour j’entendis M. Macron dire  : « J’installe la 5G, je ne veux pas revenir à la chandelle… » et je me suis aussitôt dit  : « Mais Platon, Aristote, les Évangélistes, Bacon, Descartes, Spinoza, Kant, Dostoïevski, etc. n’écrivaient-ils pas à la chandelle  ? » Suis-je rustre  !
Au fond, je ne suis qu’un rustique menant une vie de pénitence, de sorte que mon âme (si j’en ai une) commence à ressembler à ce qu’elle sera dans l’au-delà, c’est-à-dire l’inverse de tout ce qui ramène sans cesse la brillante chair humaine à son autosatisfaction, à son profit, à ses succès comme la luciole à sa nuée. Rustre, je crois que c’est seulement le Bien en moi qui préparera correctement ma mort qui approche, parce que mon âme ne cesse de se réchauffer à l’inextinguible Feu (Signe xLi/7). Je crois que seule ma pénitence — wouah ah ah  ! wouoh oh oh  ! s’esclaffe l’humanité branchée — me sauvera, qu’aimer et pardonner tous les hommes détache de moi le péché incrusté en moi. C’est mon antisuperstition à moi — on fait ce qu’on peut —. Pire encore, je suis rustre au point de croire qu’il faut être contre tout ce qui fait de l’homme son autodestructeur satisfait. Si comme moi vous répondez à la question  : « Qu’espérez-vous  ? » par « J’espère n’être qu’un atome de la Vie infinie », vous dégringolerez aussitôt de l’exquise civilité du monde à l’immense rusticité de la Vie.

Oui, je dirais volontiers que mes espérances paraissent rustiques et rudimentaires, mais à quelle croix me laissé-je clouer  ? Aucune. Rien en moi n’exige d’analyses théologiques. Il me suffit d’aimer, de pardonner, de faire la paix, d’avoir l’intelligence du cœur libre de tous préjugés, bref, d’être un pénitent. Par là même je vole déjà vers l’Infini.
Je suis rustique, parce que je reviens des millénaires en arrière cherchant la Lumière qui couvrait tout sans cesse, quand tous les pouvoirs et tous les gens à la page du monde sont déjà loin, très loin en avant sous les spots des stades ou sur les délicieuses autoroutes du péché des péchés (Signe 38/2). Le monde me juge absurde et face à lui je ne tiens « ni debout, ni assis, ni même couché, » comme disait Ionesco de l’absurde.
Aux USA un certain David Cope compose de la musique informatique à partir de lignes de code et d’un algorithme qui génèrent des « œuvres » musicales à la manière de Jean-Sébastien Bach. C’est aussi insolite que la messe que les prêtres croient célébrer à la manière de Jésus. « Pourquoi cette invention inutile, » se demande le plantain rudéral, la cymbalaire ou l’ortie que je suis, « quand Jean-Sébastien Bach a écrit des œuvres dont la beauté nous comble à l’état naturel  ? » Presque tout dans ce monde n’est qu’invention, pensé-je, moi lourd et rustique, sauf l’amour, parce qu’il ne vient pas de moi, mais de la Vie (Signe 24/3-5)…  de la Vie non biologique. Quand je fais jaillir cette réalité endormie des fonds oubliés de l’Événement Créateur, des millions de regards posés sur moi s’emplissent de pitié.
Pourquoi l’inutile invention politique de l’épidémie par covid-19, pense le rustique que je suis, qui sait que le confinement et le masque ne rendent pas les hommes immortels et que les virus des grippes dites saisonnières rendent aussi malade sans qu’on jette dans la peur de mourir et dans les affres économiques la moitié de la planète  ? Ainsi dans ce monde, depuis que mon cœur a mis un pied hors du temps (Signe 12/6) et que les yeux de mon âme voient les choses autrement que les yeux de ma tête, je trouve que trop de choses sont artificielles. Artifice est pour moi le blanc de ma peau, je ne me vois pas différent d’un pygmée, d’un eskimau, d’un indien, d’un papou, d’un chinois, d’un khoikhoi. Je m’efforce d’être l’homme sans race, sans coutume, sans mode de penser, de construire, sans haine, sans orgueil national… Bref, j’ai renoncé à exister dans les classements, catégories et statistiques qu’affectionne le monde.

On a demandé au public d’un match de basket-ball de compter non le nombre de paniers mais le nombre de changement de main. Le jeu étant rapide, les changements de main sont difficiles à compter. Tandis que le public suivait atten­tivement les mouvements de la balle, un homme déguisé en gorille entra sur le terrain, se tambourina la poitrine, puis s’en alla. Le match fini, on dit au public qu’un gorille était venu sur le parquet. Le public protesta qu’il n’avait rien vu de tel. On leur passa alors le film du match et ils furent bien obligés de convenir que le gorille avait vraiment été là. On appelle ça « aveuglement inattentionnel. » Je suis comme ce gorille, présent mais inaperçu.

Personne n’a jamais vu le Dieu anthropisé, le juge et roi céleste des religions, auquel des milliards croient, mais ces croyances sont prêtées à l’humanité comme l’extralucidité aux évêques, aux ash’arites, aux rabbins, aux lamas, aux gouroux, aux présidents des nations, etc., parce qu’on les a quintessenciés. Ayant depuis longtemps cessé d’être des pruniers sauvages et naturels, leurs laboratoires ont fait d’eux des cultivars compliqués, des fruits desquels ils font des confitures sous mille marques. Et puis un jour une Voix, que je croyais erronément avoir entendue dans mon Église d’alors, m’appela et me parla ailleurs, à Arès, un trou girondin. Pourquoi dans un pauvre village de pêcheurs d’huitres mécréants cerné par d’immenses pinèdes ou court le vent de l’océan et à moi, homme d’église sans mérites exilé là  ? J’ai compris pourquoi. N’importe quel rien-du-tout est qualifié pour être l’humanité entière à lui tout seul. Depuis lors, j’affirme que Dieu n’est pas celui des mages, prêtres et théologiens, qu’Il n’est ni juge, ni roi, ni même probablement une personne, mais qu’Il est l’Être de l’infiniment petit à l’infiniment grand, la Puissance dont chacun recèle une part dans les profondes caves de son être. Les religions font de leur mieux et se débrouillent très bien de leur(s) Dieu(x) anthropisé(s), couronné(s), comptabilisant les péchés, comme les républiques se débrouillent très bien de leurs présidents, législateurs et tribunaux comptabilisant les délits. Moi, je n’ai rien fait de plus que rencontrer le Créateur qui m’a paru tout autre que ce que disent les religions — Pouffement général au nez du pauvre rustre qui prétend avoir rencontré l’inrencontrable.
Nombreux sont ceux qui pensent que je ferais mieux de disparaître  ; plante rudérale accrochée à des décombres, je ne parfume pas. Je n’impressionne pas plus qu’une touffe de plantain dans les ruines. Mais je tiens, je parle depuis longtemps. Ça gêne  ; la gêne forme les premières mesures de l’opéra qui va se jouer. Je ne cesse pas de dire à tout humain de rencontre que Dieu est en lui et même, d’une certaine façon, est lui, tout en étant simultanément un atome de la Puissance qui ne cesse pas de créer l’Univers. Le Signe et l’expérience du Surnaturel qu’a vécues le rustique bonhomme que je suis nous permettent de refaire le pari de l’Amour inconditionnel, de trouver le Salut dans la pénitence.

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