Joseph ben Caïaphas dit Caïphe (Matthieu 26/57-67, 27/1-2, Marc 14/63-65, 15/1, Luc 22/66-71) n’a rien d’original. Il renaît sans cesse ; de tous les calamiteux de la société il est celui qui condamne ; il ne disparaîtra que quand le monde changera (Signe 28/7).
Caïphe demanda à Jésus : « Est-ce toi le Christ, le fils du Béni ? » Jésus répondit : « C’est moi et vous verrez le fils de l’homme assis à la droite de la Puissance et venant avec les nuées du Ciel. » Caïphe déchira sa tunique et s’écria : « Qu’avons-nous besoin de témoins ? Vous l’avez entendu blasphémer ! » Tout le Sanhédrin déclara que Jésus était passible de mort (Marc 14/61-64).
Ces condamnateurs étaient sincères ; là est la dramatique antilogie. Juifs gardiens de leur religion ils avaient depuis longtemps compris que Jésus allait désenchaîner celle-ci, rendre libre la foi pourvu qu’elle fût vécue selon le Sermon sur la Montagne (Matthieu ch. 5 à 7). Nous aussi Pèlerins d’Arès avons nos Caïphe que la pénitence nous contraint à aimer, pardonner, laisser libres d’agir (Signe 10/10) jusqu’à l’aube (xxxv/7) du Jour où nous leur aurons fait découvrir que l’amour est l’intelligence (32/5) et que la loi n’était que fate et interminable vengeance sans fin (27/9).

Jésus trainé devant Caïphe
par Albrecht Dürer
(Domaine Public, Wikimedia)
Notre mission exhorte le monde à passer du dogme religieux, ou de la loi rationaliste juridique, philosophique, scientifique, etc. ou de l’incrédulité générale, ou des trois ensemble, à l’amour, de sorte que nous avons une vaste triplice de détracteurs, dont beaucoup voudraient nous voir disparaître. Il ne reste qu’un courtissime vestige d’humanité sans œillères que nous puissions convaincre de nous suivre : les épis mûrs.
Dans le débat public deux types de discours s’opposent toujours, celui des accusateurs et celui des accusés. Les accusés comme nous sont toujours très minoritaires. Les accusateurs ont le « bon droit » largement majoritaire de la loi des rats (Signe xix/24) et ne sont jamais à court d’arguments. La justice est ainsi forcément cagnarde.
Combien dura le Feu sacré d’Adam avant qu’il ne se coiffât de l’éteignoir du péché (Signe 2/1-5, vii/6-13) et quittât l’Éden ? On ne sait pas ; les antiques biblistes ne firent que résumer. Tout nous laisse cependant deviner qu’Adam redevenu l’animal pensant à vie brève d’avant sa Création spirituelle, reçut du Créateur la possibilité de sa rédemption. Ipso facto, la Création ou Spiritualisation de l’homme a recommencé, très parsemée et très lente, sur l’élan de la Puissance Initiale.
La progression, lente au point d’être indiscernable, de la vie biologique devenue trop courte pour que l’humain, sauf exceptions, puisse la ressentir, se fait malgré tout depuis des millénaires, parce que l’homme, quoique resté réfractaire au Dessein du Créateur, est parmi tout ce qui vit le seul qui n’a jamais cessé de s’observer, de s’étonner de ce qu’il est, de s’interroger sur son avenir, parce qu’il est resté sans le savoir son propre co-créateur (Genèse 1/26-27). Dans une très paresseuse reptation, microdétail après microdétail, l’homme retrouve (Signe 24/5) peu à peu tout ce qu’Adam(e) l’ancêtre avait refusé d’être.

Restes archéologiques de Khaybar (Arabie). Des humains vécurent là voilà des millénaires, mais quelle différence fondamentale avec nous ? Aucune. Les innocents luttent toujours pour survivre à leurs juges.
Photo : Hardscarf (Domaine Public, Wikimedia)
Voilà peu, je méditais sur quelques photos des restes archéologiques de Khaybar en Arabie : des hommes vécurent là il y a des millénaires et je songeais au temps qu’il faut à l’homme pour revenir de la chute d’Adam(e). Qu’aurait-il servi à Dieu de revenir parler avant 1974-1977 aux hommes qui ne L’écoutent pas ? À rien ou presque rien, je suppose, aussi longtemps que l’homme ne verra de progrès que dans sa technique et ses philosophies ; c’est lui-même qu’il devra faire progresser. Il nous faut faire sortir les humains de leur invariabilité.
Adam redevient l’animal qu’il avait été avant sa création spirituelle ; il ne peut plus comprendre ce qui le lie à l’Éon originel que par le pont métaphysique. L’homme est le contenu de sa propre raison d’être, de sa conscience, de ses rapports à l’inconnu ; il ne fait encore que supputer, mais la métaphysique n’est pas supputation immobile, elle est spéculation en marche, très lente aujourd’hui, diligente demain si nous réveillons la curiosité spiritelle de l’humain. C’est de décider l’humain à fouiller l’invisible, à s’élever vers la Vie (Signe 24/3-5) et en ressentir la réalité, que le Père nous charge, nous Pèlerins d’Arès.
Peut-on s’intéresser à ses origines divines quand on en a perdu le souvenir ou quand on l’a figé ? Caïphe peut-il comprendre quelque chose à Jésus qu’un abîme métaphysique sépare de lui, tant qu’il demeure le commun Caïphe borné ? Albrecht Dürer, graveur aussi spirituel qu’habile, a dessiné Caïphe avec le profil niais des conservateurs, les gardes avec des têtes de brutes, Jésus avec les traits tragiques des évolutionnaires. Ce qui séparait ces hommes il y a deux millénaires frôlait l’infranchissable. Ce qui nous sépare de nos détracteurs aujourd’hui frôle encore l’infranchissable quoiqu’un peu moins, ce qui rend possibles les rencontres, mais il nous faudra beaucoup de patience.
La religion a la vue très courte. À tout individu humain qui suit ses dogmes et ses régles elle promet le paradis éternel et aux autres elle promet l’enfer éternel. Malade d’invariabilité, la religion ignore l’expansion nécessaire à l’homme qui vit dans un Univers en expansion ; de ce fait, elle n’enseigne qu’une rigide illusion. La religion ne voit pas que l’homme s’expansionne par nature.
La vie spirituelle, celle dont Le Signe parle, a la vue très longue ; pour elle l’individu n’est qu’un jalon toujours dépassé sur le très long sentier que la race (Signe xii/5) doit parcourir sans s’arrêter. Les Enfants (13/5) de Dieu croissent ; c’est leur nécessaire destin qu’on ne peut arrêter sans tout fausser en eux. C’est leur entière communauté sur la durée totale de la race qu’il faut délier jusqu’au Jour de Dieu ! Non pas la fourmi torturable, soumise à l’irrémédiable criminalité de son espèce par ses juges, mais la fourmilière unie et sans juges. La fonction prophétique des Pèlerins d’Arès n’a rien à voir avec la religion. En chacun de nous sont contenus les huits milliards d’humains.
« O miseras hominum mentes (Malheureux esprits humains), O pectra cæca (ô cœur aveugle), qualibus in tenebris vitæ (dans quelle ténèbre de la vie), quantisque periclis degitur (et à travers combien de dangers s’écoule) hoc ævi quodcumque est (ce laps de temps quel qu’il soit) ! » (Lucrèce, « De natura rerum », de la nature des choses). La vie après la chute d’Adam(e) est une misère, n’achève aucune œuvre, finit toujours vaincue par la mort. L’âme est la bouée de sauvetage que le Père aimant a prévue pour les pénitents, qui ne sont pas que ceux qui font le bien, qui sont aussi ceux qui montent le sentier de la transcendance.
Les Caïphe tout en cherchant la Lumière sans la trouver, luttent et meurent tout comme ceux qu’ils condamnent. Les chefs anciens disaient : « Panem et circenses (du pain et des jeux) ! » parce qu’ils sentaient bien la superfluité de la vie sans même savoir qu’elle était due au péché qui vide l’humain de son génie édénique, dont heureusement des traces demeurent, au hasard, chez quelques uns. Entre les désirs et leurs irréalisations s’écoule la vie humaine.
Partout il y a sous nombre de formes des Caïphe. Les Caïphe ne réservent pas leurs arguments accusateurs à Jésus ; ils juchent tous les accusés sur leurs dos de porc-épic, les rebuffent et énoncent les châtiments ! Jésus, lui, parlait avec amour au pécheur : « Va et ne pèche plus. » Mais eux n’absolvent jamais celui qui défie leurs idées. Ils s’assoient sur la grille des oubliettes dans quoi ils ont jeté l’amour. Mais nous les feront un par un réfléchir, se lever, puis soulever la grille, jeter une corde et remonter l’amour à la surface de la Terre.
Ce ne sont pas les seuls Pèlerins d’Arès qui réinstalleront l’amour sous le soleil ; ce sont tous les hommes, leurs Caïphe compris.
© Michel Potay 2023 — Tous droits réservés


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