J’engage ma voiture dans un étroit raccourci, petite rue habituellement déserte. Un motard m’enjoint de m’arrêter, calot gaillard, bottes cirées miroir, son cheval (race BMW, superbe !) sur béquille à proximité. Un peu plus loin sont garées des voitures bien chamoisinées autour desquelles piétinent des hommes en uniforme noir ou complet-veston gris croquemort.
Le motard se penche vers moi : « Êtes-vous des invités, Monsieur ? » Il doit s’agir d’une cérémonie d’inauguration.
Je ris : « Le vent de la République ou de la politique ne m’apporte jamais d’invitation, sauf l’invitation à payer des impôts. »
Un chauve en civil, brossé-repassé, s’approche de nous : « Qu’est-ce que vous dites sur la République ou sur la politique ? »

Giardano Bruno célébra, comme divine, l’infinie diversité de la nature universelle.
(Domaine public, Wikimedia)

Je souris large : « La preuve du vent, c’est l’agitation des arbres, la houle sur la mer… » D’un geste large mais sans la moindre irrévérence je désigne le rassemblement d’autorités dans la rue. « Mais nous devons payer pour le vent. Je n’ai rien dit de plus »
Lui, subitement énervé : « Sortez de la voiture ! Montrez-moi vos papiers. »
Moi (sans sortir de la voiture): « Je vais chez mon coiffeur, j’ai probablement oublié mes papier… » Je farfouille. « Vous avez de la chance ! J’ai mon permis. » Je lui tends un porte-carte transparent.
Lui : « Sortez le document du porte-carte ! » Je m’exécute. Il saisit le vieux carton rouge, ramolli, écorné par les ans. Le vieux photomaton sur le permis et le vieux barbu devant lui ne se ressemblent plus vraiment ; ça le fait tiquer. Manipulant le document comme un laborantin une crotte de chien il essaie de déchiffrer mon nom : « Vous vous appelez..? »
Moi : « Michel Potay. »
Ça lui rappelle quelque chose. Quelques secondes il fouille sa mémoire. « Nous nous connaissons, » demande-t-il ?
Moi : « J’en serais tellement heureux. Hélas, je ne crois pas. »
Il se remet à déchiffrer mon permis. « Vous êtes né en 1929 ? »
Moi : « Exact. Vais-je être fiché, quoiqu’il y ait très longtemps que je n’ai pas eu 13 ans (Je pense à Edvige, le nouveau fichier de police)? Des fiches administratives ou des feuilles d’impôt, c’est à peu près tout ce que le vent m’apporte comme preuve de son existence. »
Lui, tranchant : « Pour vous la République est du vent ? Vous devriez vous taire, Monsieur ! »
Moi : « Si vous appelez République, ou politique, la bise que vous soufflez sur moi ici, inopinément… J’en déduis que ce n’est que du vent. Giordano Bruno disait : ‘Prenons l’évidence pour unique juge du vrai, et sans évidence sachons douter.’ On regrette que Giordano Bruno fût réduit en cendres, lui, une évidence de la sublimité humaine, une évidence que la grande évasion de l’âme loin des ténèbres religieuses et politiques est possible. Mais qu’est-ce qui souffla sur son bûcher sinon le vent ? »
Lui : « Qui ? Jordo quoi..? »
Moi : « Giordano Bruno, XVIe siècle. Les forces de sécurité de son temps en tourmentant ce bonhomme croyaient agir pour la sécurité du peuple, mais comme notre Père du Ciel je doute que les pouvoirs aient jamais assuré autre chose que leur propre sécurité. Ne voyez pas de mépris dans ce que je dis ! » Il bout. J’ajoute, pour détendre un peu l’atmosphère : « Puis-je savoir à qui j’ai l’honneur ? »
Il se détourne, me rend le vieux carton rouge fatigué. « Il faut faire refaire ce permis ! » Il claque dans ses mains : « Allez ! Circulez ! » avec la souveraine condescendence du confesseur qui absout (à regret) le grand pécheur.
Je démarre, fixant anxieusement dans mon rétroviseur ces prêtres du prince du culte politique que Le Signe ne distingue pas des prêtres du prince du culte religieux.
La politique et notre sécurité ? La politique, cause des gigantesques massacres de 1914-1918 et de 1939-1945, qui ajoute à sa liste d’abattoirs ceux d’Iraq, d’Afghanistan, de Géorgie ? La politique qui ne peut rien contre la hausse des prix ou contre la crise économique, mais qui, par contre, fiche les citoyens « susceptibles de troubler l’ordre » (personne ne sait ce que ça signifie exactement) dès l’age de 13 ans ?
Certes, les hommes sont violents, mais leur violence ne disposerait jamais, sans la politique, des pharamineux moyens de guerre, de conquête, de destruction ou de répression massives que nous déplorons. Certes, les hommes sont menteurs, voleurs et querelleurs, mais ne pourraient jamais donner à tous ces péchés commis individuellement les fantastiques dimensions que la politique seule peut leur donner institutionnellement.
Le Signe dénonce le roi noir comme le roi blanc, parce qu’ils s’autorisent les pires péchés pour lesquels, par ailleurs, ils condamnent l’individu qui s’en avise. Outre son souci de garder aux hommes leurs défauts et faiblesses pour mieux les manipuler — de là son incapacité à faire le bonheur des hommes —, la politique a hérité de sa mère la religion la sacralisation du pouvoir et de la loi, l’incarnation du tout puissant, l’excommunication ou l’inquisitionnement des détracteurs. Le Signe dit que, même quand la politique fait le bien, les hommes feraient ce bien sans la politique, et feraient même beaucoup mieux. Comment ne pas douter du bien-fondé de la politique ?
Quant aux victimes de la politique et de sa mère la religion, mille pages de ce blog ne suffirait pas à en faire la liste, mais pourquoi ne pas au moins dire quelques mots de Giordano Bruno, puisque je l’ai cité — pure contingence — à l’officier de police (peut-être un commissaire)? Je ne partage pas toutes les idées de Bruno, mais son méfait, je le partage, à savoir chercher la vérité et la dire.
Giordano Bruno était prêtre et docteur en théologie en 1578, à Naples. Il eut alors le courage de penser. Il en vint à dire et écrire que beaucoup de ce qu’il était sensé croire et chargé d’enseigner était faux, n’était que dogmatisme, le trône ancien, le vieux truc « sacré » sur lequel s’était assis tout pouvoir depuis toujours (Signe 22/5-6). Comprit-il que le vrai siège du bonheur des hommes était ailleurs, dans l’amour, dans le Bien libre ? Oui, mais il était moins doué pour la spiritualité, chez lui imprégnée « d’émanatisme » néoplatonicien, que pour la logique. Il eut ainsi l’intuition logique des infiniment petits et des infiniment grands s’enchaînant, innombrables, pour constituer tout ce qui existe, y compris l’homme. Il comprit alors l’infinitude de l’univers. Des concepts contraires à ceux alors enseignés par l’église. Giordano Bruno dut fuir l’inquisition catholique. À Genève il crut trouver des vrais croyants libres, mais ne trouva que l’inquisition protestante. Il fuya à Paris, Toulouse, Londres. Il enseigna dans chacune de ces ville, puis, sans doute par mal du pays, il revint en Italie, où il mourut sur le bûcher de l’Inquisition d’une mort atroce, à Rome en 1600. Quand, avant d’allumer les fagots, un moine éleva vers lui une croix pour qu’il l’embrasse, il s’en détourna avec colère, ayant depuis longtemps compris que cette croix-là n’était que le bâton de commandement des princes (Signe 3/6).
Augusto Guzo, qui étudia la vie et l’œuvre de Giardano Bruno, dit : « [On peut discuter des idées de Giordano Bruno, mais] ce qui demeure indiscutable, c’est la force de l’enthousiasme intellectuel avec lequel il célébra, comme divine, l’infinie diversité de la nature universelle. »
Depuis le bûcher de Giordano Bruno, la politique semble avoir triomphé de l’obscurantisme, en laissant librement s’exprimer croyances et pensées. En fait, l’obscurantisme a seulement été réencadré. La politique consiste toujours à prendre le pouvoir, à le garder et, pour ainsi faire, à empêcher d’agir toute contradiction attendue ou inattendue. En politique la seule chose qui a évolué, ce n’est pas le fond, c’est l’expérience. La politique a appris qu’il ne sert à rien d’empêcher de penser pour penser, parce que quiconque pense pour penser — on appelle ça l’activité intellectuelle — allume un feu dans le désert. Vu de loin, c’est même joli et la politique laisse dans le désert se multiplier les feux dont le spectable évoque les effusions de la sainte générosité de l’État. Mais qu’un de ces feux — c’est rare, mais ça arrive — déborde du désert, poussé par le Souffle du Créateur, éclaire, réchauffe et produise de la vapeur qui actionne la machine humaine, l’obscurantisme réémerge aussitôt. L’obscurantisme réapparaît dès qu’une pensée « incorrecte » s’active concrètement, s’accomplit (Signe 35/6).
Au temps de Giordano Bruno, l’obscurantisme, c’était la théologie. Toute rediscussion des dogmes était considérée comme pensée active, le penseur était flétri et mis à mort. Ça paraissaît tout naturel à la masse moutonnière. Aujourd’hui, la valeur « sacrée » de la théologie s’est changée en valeur « sacrée » de l’opinion, laquelle est savamment actionnée comme un instrumnt de torture, voire d’exécution. Plus besoin de tuer l’homme, faire douter de son honorabilité suffit. Ça paraît tout aussi naturel à la masse rendue, par le moyen des media, tellement plus moutonnière qu’au XVIe siècle.
Je crois que la police au service de la politique sait tout cela, mais, que voulez-vous ? il faut bien gagner sa vie. C’est une souffrance que d’expérimenter, au détour d’une petite rue, la distance qui nous sépare de ces hommes, nos frères, parce que la dureté de l’existence les force à choisir d’ignorer l’évidence. Cette évidence dont parlait Giordano Bruno. C’est aussi une raison de plus pour intensifier notre mission, faire de mieux en mieux connaître nos grandes espérances.

 

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