
Mon Moi est un cheval sans jambes, qui n’irait nulle part ailleurs qu’en lui-même, si la Parole du Père ne le soulevait.
Photo : Bronze statuette of a horse MET DP104 (Wikimedia)
Mon Moi comme le Moi de chacun est un souci. Il est le perpétuel frein à la pénitence, mais aussi, puisqu’il est indissociable du pécheur qu’est chacun, le sac où loge le fouillis de la nécessaire conscience. Je ne résoudrai le problème qu’il pose ni par cette entrée, ni par ce blog, ni dans cette génération, mais il est bon de garder le Moi à l’esprit.
Je n’ai pas besoin de science (33/8) pour parler de mon Moi. Je ne parle pas du Moi philosophique ; je parle de mon Moi, que j’ai eu tant de mal à rabattre et réduire, sans m’en délivrer, après que le Messager du Père m’eut dit : Tu n’es plus rien pour toi-même (Signe 40/6).
Le péché, qui pèse sur moi de l’énorme poids de mes ancêtres depuis Adam (Signe 2/1-5), ne m’a pas épargné. Je suis comme tout le monde sur cette planète pécheresse enfermé dans le grand tube en fer de mon Moi.
Le tube de mon Moi, qui m’enclôt, a deux trous pour mes yeux, un trou pour ma bouche. Mes fières pensées y tourneraient continuellement en rond si, à mes heures prophétiques, Le Signe ne s’envolait par les trous comme la colombe de Noé me laissant espérer qu’elle puisse, un jour, enfin trouver le monde et ne plus revenir.
Le Signe a patiemment limé, aminci le fer de mon tube et même, certains jours, l’allégit jusqu’à l’ajourer. C’est Le Signe qui a fait, à mes heures prophétiques, passer la Parole avant la mienne, passer l’amour à travers le fer de mon Moi. C’est sans doute pourquoi le Père m’appelle la voix de fer (Signe iii/3, vi/6, x/1, xvi/6, xvii/2). C’est sûrement pourquoi, sachant que mon Moi parle inéluctablement, le Père dans son immense Bonté accrédite ma parole et la fait Sienne (xxxi/10).
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Narcisse se mirant dans l’eau (peinture du Caravage).
Le Moi est ici vu comme l’impossibilité de voir
autre chose que soi-même, mais le Moi peut être autre chose.
Photo : Carole Raddato (Wikimedia)
Que pensent du Moi les moralistes et penseurs contemporains ? Je n’en ai pas d’échos ; c’est comme si le Moi avait disparu. Si j’oriente sur le Moi une conversation, ce sujet embarrasse ; aucun des rares qui s’y lancent ne semble avoir un Moi, ni une idée du Moi dans ce qu’il a pu lire, que ce soit dans le naturalisme de Nietzsche, l’inconscient de Freud, le principe de réalité répressif de Marcuse… En bref, le Moi n’est plus un sujet de réflexion et de dialogue.
Le Moi fut commenté jadis, généralement déclaré détestable, mais cette détestation fut ou hypocrite ou réfléchissante. Hypocrite parce que les superbes ont toujours aimé paraître modérés. Réfléchissante, parce que je vois surtout le Moi se parler à lui-même.
J’ai beaucoup combattu l’effet réfléchissant de mon Moi. Enfermé dans ma personne comme dans un tube de fer, j’ai forcément un Moi. Dispersé comme tout humain, je ne lance pas la Parole du Père à longueur de temps ; je cogite cent autres choses : comment ranger mon bureau, déboucher l’évier, enfoncer un clou, écrire aux Impôts, me doucher, m’habiller, lacer mes souliers, goûter la soupe, lire, dormir, etc. Le remuage de la vie ! La cogitation et le verbiage étant un continuel auto-retour, je m’adresse plus souvent à mon Moi et au monde-plomb qu’au monde-plume, celui qui peut s’envoler, changer (Signe 28/7), qu’il me faut trouver. Autrement dit, je me trompe d’objectif bien plus souvent que je n’atteins le bon, et quand je m’en rends compte je me désole, il m’arrive même d’espérer mourir vite pour me mêler à la Vie (24/5) dans laquelle, simplifié, réduit à l’âme, je me dissoudrais.
Pauvre de moi ! Si je vois dans ma mort un refuge, une délivrance, je suis un sale égoïste. Alors, plutôt qu’à penser à Moi comme à une colombe qui s’évade je m’impose de subir le joug de mon Moi comme le bœuf se mouvant vers le monde, pour le sauver. Je préfère une vie d’apôtre lent et frêle à une vie d’âme là-haut dans les étoiles, ce qui viendra bien assez tôt. Je reste prophète, quitte à ne pas pouvoir autant que je voudrais lancer mon Appel, à ne le pousser qu’à mes heures prophétiques quand, à travers mon tube de fer ajouré, ma parole qui est la Parole (Signe ii/12, xxxi/10) s’adresse au monde, même si contrairement à Dieu qui L’envoie sans qu’elle lui revienne, je ne peux pour l’heure l’envoyer sans qu’elle se perde ou ne me revienne comme une gifle.
Les superbes, qui savent toujours ce que je devrais faire, m’admonestent pour que j’efface mon Moi comme un trop lourd bât du Vrai sur l’âne que je suis, mais que puis-je être d’autre qu’un âne ? Je sais que le Vrai n’existera vraiment que répercuté et glissant sans obstacle d’humain en humain plutôt qu’hoqueté de Moi en Moi d’un lent hoquet comme aujourd’hui, mais je ne crois pas cela possible pour l’heure. Mon Moi de fer ne laisse passer le Souffle que par à-coups, c’est tout ce que je peux faire actuellement. Idem pour mes frères et sœurs de Moisson. Il demeure que c’est le commencement : Quatre générations ne suffiront pas (Signe 24/2).
L’Écriture (Bible, Coran, Védas, etc.) ne traite pas du Moi comme tel — j’entends le Moi du petit homme, du quidam —. L’Écriture met seulement en scène les gros gros Moi, les orgueilleux, infatués et autres présomptueux notables et vils. Notons qu’à la même époque que l’Écriture un Grec antique (Socrate, Aristote) ignorait aussi le Moi. Pourquoi ? Peut-être parce qu’on ne voyait pas le Moi comme le sac où s’enfermait la conscience. Plus tard, à l’époque chrétienne moraliste, le Moi fut jugé ignoble et condamné. Aujourd’hui de nouveau on parle très peu du Moi, on préfère évoquer les systèmes et les puissants. Le Moi du petit homme qu’en mission dans la rue nous rencontrons est pratiquement inconnu. Cependant, ce n’est pas au petit homme, c’est à son Moi invisible, à son tube de fer inapparent que se heurte l’apôtre.
Le bébé naît sans Moi, il est pur comme Dieu. Si l’on présente un miroir à un bébé, il y voit quelqu’un d’autre. Son Moi éclôt quand il s’y voit lui-même, plus tard. Quand Dieu parle de Ses Enfants (Signe 13/8), Il évoque des bébés purs, ce à quoi nous devrons revenir quand le tube de fer du Moi aura complètement rouillé et disparu.
Rien ne sert d’évoquer la fourmillante pensée philosophique à propos du Moi. J’évoque seulement un homme qui a traité le Moi avec une ambiguïté ou un à-peu-près génial, seul registre possible et raisonnable sur ce sujet : Max Stirner, que j’ai déjà évoqué sur ce blog. Il a fait du Moi la revendication de l’anarchiste, quelque chose de plus qu’un défaut. Je ne suis pas un inconditionnel de Max Stirner, qui se moqua du croyant Georg Hegel. J’évoque seulement à travers Stirner quelqu’un qui a envisagé le Moi non comme l’égo de l’égoïste, mais comme la seule propriété sans partage de l’homme. Dans « L’Unique et sa propriété » il rend à l’homme sa liberté, dégage la souveraineté et l’autonomie de l’unique qu’est l’humain. Stirner place le Moi au-dessus de tout, non comme autosatisfaction, mais comme vie : « Pour Moi, il n’y a rien au-dessus de Moi. » Il voit l’égo comme honorable, s’il n’est ni vanité ni prétention. Stirner voit, du reste, l’homme comme une généralité abstraite qui n’abstrait jamais l’individualité, parce que chacun est unique et par là est « plus qu’homme ». Le Moi unique de Stirner n’appartient d’ailleurs pas à la pensée, est même inaccessible à la pensée, indicible. Stirner s’approche de l’idée troublante de mixage étroit du Créateur avec la créature contenue dans Sois Un dans toi (Signe xxiv/1). Stirner disait : « Le Moi est unique et indicible », mais non : « Je suis unique et indicible. » Pour lui « l’unique » n’est pas un concept ; c’est seulement une formule qui fait de chaque humain un individu sans pareil, souverain, inimitable, qui peut voir le monde comme sa propriété dans le sens où il s’approprie tout l’Univers. Stirner, qui n’était pas croyant, rejoint inconsciemment l’idée contenue dans le fait que chaque homme est image et ressemblance du Créateur (Genèse 1/26) Qui est unique. Certains ont vu dans « l’Unique » de Stirner un individu asocial ; ils l’ont mal lu. Stirner consacre un long chapitre sur la question des rapports de « l’Unique » avec les autres. À la différence des rapports classiques de la société, placés sous le signe des convenances, de la loi et de l’État, Stirner envisage une forme d’association libre, l’agglomérat d’une myriade de Moi dont la raison d’être n’est pas l’association, mais d’être unique dans l’association, parce que l’association ne soumet pas « l’Unique », elle en multiplie la puissance. C’est une idée proche de l’idée que nous nous faisons de notre assemblée.
Mon Moi n’est pas illégitime, il est seulement un ralentisseur.

Mon Moi est un arbre encore sans racines, mais il porte déjà des fruits.
Photo : Raymond Petrik (Unsplash)
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