Le héros du Signe (xxxv/4-12) n’est pas le sauveur occasionnel ou ponctuel des folklores ou de l’Histoire. L’héroïsme arésien n’est pas l’extraordinaire d’un exploit, mais l’ininterrompue, humble et invisible pénitence. La force du héros arésien est dans la permanence, antichambre de l’Éternité.
Le pénitent normal est inconstant, variable, ce qui, vu l’effort considérable qu’exige la pénitence, ne rompt ni l’âme qu’il s’est créée ni sa participation au changement du monde (Signe 28/7), parce qu’il se ressaisit régulièrement.
Le héros, lui, est le pénitent absolu, non l’humain parfait, quasi impossible puisqu’il est pécheur, mais celui dont la pénitence et le travail à la moisson ne cessent jamais, l’humain armé de l’infaillble intention de se prolonger sans fin comme la Vie (Signe 24/3-5) est sans fin. La pénitence du héros se poursuit dans la consciente incapacité humaine de concevoir l’idée de l’infini. Cette antinomie révèle le héros.
Il demeure que le héros selon Le Signe est un pénitent et moissonneur ininterrompu, mais mesuré, patient, intelligent, pour qui il ne s’agit pas de briller, mais de durer de génération en génération (24/2) pour gagner la bataille du Bien à jamais, parce que le temps n’existe déjà plus pour une âme bien faite.

Le héros classique est glorifié, mythifié. Le héros arésien, lui, n'estqu'une sorte de Ruth vertueuse glanant pour rassembler un petit reste sur le Champ de Booz la Vie, et c'est ainsi humblement qu'il sauvera non une situation, mais le monde. (Julius Schnorr von Carolsfeld- Ruth im Feld des Boaz)

Le héros classique est glorifié, mythifié. Le héros arésien, lui, n’est qu’une sorte de Ruth vertueuse glanant pour rassembler un petit reste sur le Champ de Booz la Vie, et c’est ainsi humblement qu’il sauvera non une situation, mais le monde.
Source  : Julius Schnorr von Carolsfeld – Ruth dans le champ de Boaz (Domaine public, Wikimedia)

Le héros arésien n’est ni Samson ou Judith de la Bible, ni Siegfried de l’Edda Poétique ou Dankwart des Nibelungen, ni Jules Vallès, l’héroïque journaliste de la Commune (1871). Leur bravoure n’eut d’éclat que provi­soire, parce qu’ils ne sauvèrent pas l’humanité du Mal à jamais. Samson armé d’une mâchoire d’âne met en déroute mille Philistins  ; plus tard prisonnier, les yeux crevés, il ébranle les colonnes du temple de Dagon qui s’écroule sur ses ennemis, mais les malheurs des Hébreux  ne s’arrêtèrent pas là. Judith décapita le général Holopherne et sauva Bethulia de l’attaque babylonienne, mais les épreuves des Juifs ne n’arrêtèrent pas là. Dankwart, chevalier d’une force supérieure tua Galpfrat, Siegfried tua le dragon Fafnir et Jules Vallès, superbe communard, défia le pouvoir qui le condamna à mort par contumace et les épreuves de ceux qu’il défendait continuèrent. L’Histoire est ainsi pleine de héros qui jamais n’apportèrent sur terre de Bien définitif.

Le héros arésien se range dans une lignée à peine amorcée, mais qui sera très longue, de générations pénitentes d’apparence modeste, voire même fragile, mais recelant une force de foi volcanienne. Le héros est mû par l’insaisissable et Puissante Volonté (Signe 12/4) de la Vie (24/3-5) qui — c’est le Fond des Fonds (xxxiv/6) du Signe — commence de recréer le très petit noyau de l’Univers qu’est la Terre sans égard au temps nécessaire. Le Dessein est simple quoique gigantesque  : Réinstaller dans l’humanité le Bien définitif par l’amour après des millénaires de mal.
Dans cette perspective, contrairement au héros traditionnel, le héros arésien ne doit pas s’exposer  ; avec réalisme il doit rester prudent (35/10), parce qu’il ne s’agit pas de briller un moment  ; il s’agit de durer sans fin. Le renouveau spirituel ne commencera pas comme une héroïque tragédie  : Ni croix, ni arène, ni martyre  ! Le héros arésien n’est pas une victime, mais un créateur. Pas de mythe fondateur, mais une histoire aussi douce et ordinaire que celle de Ruth. Notre mission n’est pas une épopée, mais un chantier lent et intelligent, car on ne peut donner au monde conscience de lui-même par des coups d’éclats, mais par une lente œuvre de persuasion. Le pénitent et moissonneur est fait de la chair même de ceux et celles auxquelles il s’adresse  ; il est leur double  ; c’est précautionneusement, parce qu’il est aussi fragile que ses doubles, qu’il s’élève au-dessus de la fadeur et des déceptions du quotidien.
Il en ira du commencement du changement du monde (Signe 28/7) comme du commencement lent et discret de toute vie. Sur le sentier de l’amour, du pardon, de la paix, de l’intelligence libre de préjugés ne défilent pas de fanfares. Certes, des circonstances inordinaires peuvent, un jour, amener le pénitent-moissonneur à crier le Feu de sa foi à un moment fatal  : « Plutôt mourir debout que vivre à genoux sous le Mal, » mais ce sacrifice ne doit jamais être recherché, parce que le Père a besoin d’hommes pour sauver les autres hommes et chacun doit s’épargner autant qu’il peut. Donner sa vie pour que nos frères humains finissent par ne plus mourir, et être heureux, demande la mesure que recommande Le Signe (7/6-7). L’amour sans grandes orgues ni tambours ni trompettes prime toujours sur les  moyens.

« Si Dieu existe, comment peut-il tolérer la souffrance des innocents  ? » s’écrie Ivan Karamazov (Dostoïevski « Les frères Karamazov »). Ce raisonnable cri des athées s’entend, parce que la religion a fait croire que Dieu avait une oreille tendue vers le monde et qu’Il pouvait être appelé au secours, alors qu’il n’y répond jamais. Si l’on lit attentivement Le Signe, on apprend que Dieu n’est pas sourd aux propos de Ses Enfants (Eév d’Arès 13/8), mais qu’Il les laisse librement décider d’eux-mêmes et de leur race. L’homme est libre (10/10)  ; autour de cette réalité pivote tout le problème humain. La Justice divine existe, mais Elle ne se manifeste pas dans le monde, parce que l’homme ne peut La demander au Dieu-Dieu sans la demander simultanément au Dieu-Homme. L’homme a oublié qu’il est co-créateur du monde, image et ressemblance du Créateur (Genèse 1/26-27). En bref, l’homme est Dieu, mais n’est pas Dieu sans Dieu. Adam (2/1-5, vii/1-6) a brisé l’Un, la Vie  ; il s’est isolé sur sa petite planète. Il ne redeviendra Dieu qu’avec Dieu  ; il doit se résigner à l’abandon total de son orgueilleuse indépendance, de sa « glorieus » autosatisfaction. C’est pourquoi notre héroïsme est humble par excellence. Le héros a compris qu’il n’est qu’un Dieu escamoté, rejeté comme le Père, mais aussi palpitant que la Vie (24/3-5), et s’il peut sans bruit finir par faire réapparaître le Bien, c’est parce que le Père put en des temps immémoriaux faire apparaître la Création sans bruit. Tandis que le héros historique est une sorte de sportif aux exploits exceptionnels et chantés, le héros est un vrai Dieu retrouvé sur terre.

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